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2 janvier 2009 5 02 /01 /janvier /2009 15:37

 

 

 Pour Carl Schmitt, comme l’explique ici Alain Finkielkraut, la guerre moderne exclut la discrimination du juste et de l’injuste (la première phrase fait allusion à l’engagement de Schmitt en faveur du nazisme dans les années 30)

 

«  La pensée de Schmitt n'est pas réductible à son idéologie. Nous en avons besoin pour comprendre ce qui fut, penser ce qui nous attend et résister à certaines évidences de l'heure. Dans Le Nomos de la Terre, son plus grand livre, publié pour la première fois en 1950, Carl Schmitt propose sa vision du premier ordre juridique global que la terre ait connu: le jus publicum Europaeum (le droit public européen). Il montre qu'entre la fin du XXI et la fin du XVIIe siècle un droit des gens de structure inter-étatique a pris forme en Europe. Ce dispositif n'a pu se réaliser que grâce à l'apparition d'un nouvel ordre spatial concret, un équilibre des États territoriaux du continent européen dans leur interaction avec l'Empire maritime britannique sur l'arrière-plan d'immenses espaces libres. La réussite de cet ordre juridique a consisté dans la déthéologisation de la vie publique et dans la neutralisation des antagonismes de la guerre civile confessionnelle : « Que la guerre fût devenue en toute rigueur une guerre menée entre États européens souverains comme tels, autorisée par l'État et organisée par l'État, fut un exploit européen. Ainsi furent surmontés les ergotages confessionnels obstinés qui, dans les guerres de religion du XVII  et XVII siècles avaient fourni les motifs des pires cruautés et de la dégradation de la guerre en guerre civile.

 

La guerre devient alors une guerre en forme. Les deux parties se reconnaissent comme États. Par là même, il est désormais possible de distinguer l’ennemi et le criminel :  aliud est hostis, aliud rebellis (1. Carl Schmitt : « 'égalité des souverains fait d'eux des belligérants jouissant de droits égaux et tient à l'écart les méthodes de la guerre d'anéantissement ».

 

Nous voici donc confrontés à cet extraordinaire paradoxe: le droit des gens européen de la grande ère inter-étatique du XVI au  XX siècle a civilisé la guerre en refoulant l'idée de guerre juste. Au lieu de partir de la notion de Justa Causa (2, ce droit des gens est parti du justus hostis (3 et qualifie toute guerre inter-étatique entre souverains de conforme au droit.

 

Par cette formalisation juridique, on a réussi pour deux cents ans à rationaliser, à humaniser, à circonscrire la guerre. La justice d'une guerre ne résidait plus dans la conformité avec la teneur de certaines normes théologiques ou morales mais dans la qualité des entités politiques qui se font la guerre. La guerre ainsi conçue ressemble au duel. Comme le souligne Carl Schmitt, en effet, « un duel n'est pas juste parce que la juste cause triomphe toujours, mais parce que le respect de la forme présente certaines garanties. » Et la souveraineté permet l'analogie avec une personne. Cette personnification rend les relations entre États souverains susceptibles de courtoisie (comités) autant que de juridicité (jus). En l'absence d'autorité plus haute, chaque personne étatique souveraine décide de la cause qui lui paraît légitimer une guerre, en sachant que l'autre bénéficie d'un même jus ad bellum (4: « Le principe de l'égalité juridique des États rend impossible une discrimination entre l'État qui mène une guerre étatique juste et celui qui mène une guerre étatique injuste. Sinon, un souverain deviendrait juge de l'autre et cela contredit l'égalité juridique des souverains ».
Alain Finkielkraut, "Carl Schmitt et la question de la guerre", in Philosophie et modernité, 2009.

 

 

1)      Autre est l’ennemi, autre est le rebelle (le rebelle ou le criminel est celui qui viole les lois à l’intérieur de son Etat)

2)      Juste cause

3)       L’adversaire à la guerre, dans la guerre. Celui que la guerre désigne comme adversaire.

4)      Droit dans la guerre, concernant la guerre.

 Contre Schmitt, lire ici L'anti-Schmitt par Raphaël Lellouche

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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commentaires

Tietie007 30/06/2009 21:48

D'ailleurs à propos de Schmitt, j'avais assisté à une Conférence de Julien Freund, un schmittien pur jus, à l'IEP d'aix en provence, à la fin des années 80 ...

Tietie007 30/06/2009 21:45

Carl Schmitt revient à la mode, notamment dans la mouvance anti-impérialiste et antilibérale !

samuel 07/01/2009 00:09

Schmitt oppose à l'idée de guerre juste, d'une légitimisation de la guerre, le fait qu'il n'y ait pas d'instance supérieure à l'Etat pour juger si telle ou telle guerre est juste. Ne peut-on pas considérer l'ONU comme ''cette autorité plus haute " ? Mais l'ONU peut-elle vraiment être considérée comme strictement supérieure aux Etats ? Sa légitimitée peut être contestée, notamment par les entités qu'elle ne reconnait pas. De plus, elle n'est pas une assemblée élue démocratiquement et tout lest Etats n'y pèsent pas le même poid leur influence dépend plutôt de legs historique et de participation financière: une certaine forme de puissance. Schmitt semble donc mettre les Etats sur un pied d'égalité et ainsi récuser le principe de guerre juste ou injuste mais un Etat totalitaire par exemple est-il aussi légitime et " en droit " de déclarer la guerre qu'un Etat démocratique qui peut décider de la légitimité de tel ou tel Etat ? On peut parler de contrat mais il y a toujours des contestataire, on reconnait donc ce contrat comme juste quand la majorité l'approuve : encore une forme de puissance. La formalisation juridique de l'Etat n'a rien changé à la justification de la guerre, elle n'était ni morale ni religieuse avant mais la seule justification qui vaille est celle du vainqueur, de la force.

laurence hansen-love 07/01/2009 19:13


Je ne comprends pas très bien Samuel.. Vous cherchez à donner raison à Schmitt? Ou bien est-ce votre opinion que vous exprimez?
 Que voulez -vous dire: "un Etat démocratique peut décider de la légitimité de tel ou tel Etat" (?) ?
 Je ne peux évidemment pas être d'accord avec votre dernière phrase : "la seule justification qui vaille est celle de la force..."