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23 mars 2009 1 23 /03 /mars /2009 13:02

Le commentaire. (rapport du jury)

 

"Le texte de Chateaubriand proposé aux candidats est extrait du dernier livre des Mémoires d'outre-tombe. Au crépuscule de sa vie, Chateaubriand livre à ses lecteurs posthumes une vision tragique et prophétique du monde qui se dessine en ce milieu du XIXe siècle. Vision tragique, parce que, comme il le dit quelques pages plus haut, le monde actuel « semble placé entre deux impossibilités : l'impossibilité du passé, l'impossibilité de l'avenir ». Les candidats ont été désorientés par cette position politique qui n'est pas conforme aux clivages et aux clichés. Chateaubriand est à la fois monarchiste, fidèle à la branche aînée des Bourbons, et libéral ; convaincu de l'essor inéluctable et d'ailleurs nécessaire de l'instruction, des techniques et des échanges, et non moins assuré de leurs funestes conséquences pour le corps et la liberté de la nation. Il éprouve la nostalgie d'un ordre monarchique et chrétien, mais il sait que cet ordre est révolu, malade des injustices et des inégalités. Il souhaite une politique inspirée de l'Evangile, mais son christianisme est plus proche de celui de Lamennais, que des rêveries théocratiques. Bien des candidats ont réduit cette pensée complexe à des positions schématiques : Chateaubriand a été considéré tantôt comme un réactionnaire, ennemi de l'instruction, du progrès et des libertés, prêt à faire tirer sur le peuple pour préserver les privilèges de l'Ancien Régime ; tantôt comme un progressiste, précurseur, voire épigone (la perception chronologique est parfois hésitante) de Karl Marx, ou comme un visionnaire, émule de Jules Verne. Là encore, la présomption de connaissances illusoires liée à une lecture déficiente du texte a conduit trop de candidats sur de fausses pistes.

Il n'était pas inutile sans doute d'avoir quelques lueurs sur Chateaubriand, son oeuvre, sa pensée, son action politique et diplomatique, de se souvenir par exemple qu'il avait défendu le principe représentatif, qui appartient au vieux fonds de l'Europe chrétienne, qu'il avait ferraillé pour la liberté de la presse, sous la Restauration, qu'avant son neveu Tocqueville, il avait vu dans la Révolution et l'Empire une avancée du despotisme. On pouvait ne pas ignorer que Chateaubriand était un disciple des Lumières, un observateur avisé des institutions anglaises et américaines : le passage proposé est inspiré moins de la doctrine

 

de Louis de Bonald, que du Discours sur les sciences et les arts de Rousseau, estimant que le progrès des sciences et des arts a corrompu les moeurs. Le dernier paragraphe fait écho sans doute à la Genèse, comme l'ont vu la plupart des candidats, mais aussi à ces lignes du Discours :« Tandis que les commodités de la vie se multiplient, que les arts se perfectionnent et que le luxe s'étend, le vrai courage s'énerve, les vertus militaires s'évanouissent ». Il faut noter que quelques candidats ont su exploiter avec intelligence leurs connaissances, parfois fines, sur Chateaubriand et le contexte historique du texte commenté.

Mais, avant tout, une lecture attentive du texte permettait d'en saisir les nuances, et d'éviter les contresens. Il fallait ne pas voir les modalisations du texte, son ironie, pour affirmer que Chateaubriand défend les inégalités et entend restaurer l'Ancien Régime, dont les candidats ont d'ailleurs trop souvent une vision caricaturale :« la plaie secrète », « la trop grande disproportion des conditions et des fortunes », « les fictions aristocratiques », « les privations »,« mille fois le superflu », et enfin cette hyperbole, comme un adynaton, « pour dernière ressource il vous le faudra tuer ». Tout ce passage vise à démontrer aux nostalgiques de l'ordre ancien que la vieille société est morte, du fait des progrès de l'instruction, de la perte du sentiment religieux, de la circulation des idées. Il montre aussi que le progrès des machines risque d'asservir les peuples, en les livrant à l'oisiveté et en leur faisant perdre l'usage de la force.

Il convenait donc d'abord de faire une lecture attentive et pertinente du texte, et non pas d'en prélever quelques mots ou quelques idées isolés, pour en proposer un commentaire et le discuter. Commenter le texte, ce n'est pas le paraphraser paresseusement : c'est en faire ressortir les significations et les enjeux, littéraires. philosophiques. politiques, historiques. en montrer le dispositif rhétorique, en dégager une problématique et la discuter. Beaucoup de candidats ont eu la tentation de gommer les singularités de ce texte et de la pensée qui l'anime, pour le rabattre sur des notions et des problèmes plus familiers : les bienfaits de l'instruction publique, la mondialisation, le chômage, la réduction du temps de travail. Beaucoup, également, se sont contentés d'une mise en perpective historique, qui consistait à soumettre les assertions prophétiques de Chateaubriand aux réalités du développement historique : les progrès de l'instruction ont, ou n'ont pas fait disparaître les inégalités, l'extension du machinisme a, ou n'a pas favorisé le chômage... Chateaubriand s'est, ou ne s'est pas trompé dans sa vision de l'avenir...Trop de candidats ont été tentés de commenter moins le texte lui-même, que les événements et les évolutions historiques que le texte commente. Le commentaire prenait le risque d'être assez vain, s'il ne s'appuyait pas sur une lecture problématisée du texte, mettant au travail les questions qu'il pose et les notions qu'il convoque. Trop peu de candidats se sont efforcés d'élaborer une critique des arguments avancés par Chateaubriand, en se demandant par exemple si l'on ne pouvait articuler autrement les rapports de l'instruction et de l'ordre social, des progrès politiques et des progrès techniques.

La discussion peut être mêlée au fil de l'analyse ou réservée à une seconde partie, ce qui donne souvent de meilleurs résultats. Encore faut-il qu'il y ait une discussion. Les meilleures copies s'appuient non pas seulement sur les thèmes du texte, mais sur sa thèse et son propos, en donnant un avis motivé sur le point de vue de l'auteur. Ces candidats avaient fait l'effort requis pour le comprendre. On ne le répétera jamais assez : l'exercice de la dissertation, comme celui du commentaire, exige d'abord un effort de. compréhension, dans les deux acceptions du terme ; il suppose qu'on fasse l'effort de considérer une diversité de points de vue, afin de mieux étayer son propre jugement. C'est à ce prix seulement que l'exercice peut être réussi".

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Published by laurence hansen-love - dans Culture générale
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