Partager l'article ! La bombe atomique et la dissuasion (texte Anders): Dissuasion nucléaire et le passage à l'acte   ...
Dissuasion nucléaire et le passage à l'acte
Le philosophe allemand, Günther Anders, montre ici que le simple fait de détenir la bombe atomique implique la possibilité de son usage, et constitue donc une première forme de passage à l'acte. Les doctrines de « riposte graduée », qui se sont élaborées en précisent la menace.
« Que nous attribuions la faute à ceux qui voient ou à ceux qui ne voient pas - la donnée morale décisive n'est pas l'aveuglement face à l'apocalypse, mais en tout état de cause la bombe elle-même ; le fait que nous la possédons. Et comme cette « possession » , ainsi que nous l'avons montré précédemment signifie dans ce cas, automatiquement, que celui qui la détient le souhaite ou non, un « passage à l'acte » la bombe apparaît moralement parlant, puisque tel est ici notre propos, comme un acte.
Mais lorsqu'il s'agit d'un acte d'une telle ampleur, la qualité morale ne se détermine plus en fonction de son auteur : de plus ou moins bonne volonté, de son discernement ou de ses opinions, mais en dernier ressort de l'effet de l'acte même. Il existe une limite au-delà de laquelle il faut sans ménagement rejeter toutes les distinctions psychologiques, même les plus grossières ; au-delà de laquelle cela devient un luxe universitaire de maintenir la différence entre crime avec préméditation et crimen veniale (crime pardonnable) ; au-delà de laquelle l'auteur, dans tous les cas, quelle que soit l'intention qui l'a animé, doit être jugé comme s'il avait prémédité l'acte dont il fait peser la menace ou qu'il a accompli ; au-delà de laquelle s'impose cette formule aux accents inhumains (mais n'est-ce pas le sort de l'humanité qui est en jeu ?) : « Ce n'est pas l'acte qui est bon ou mauvais, à l'image de son auteur, mais inversement, l'auteur qui est bon ou mauvais, à l'image de l'acte".
La formule ne doit naturellement pas s'appliquer aux actes ordinaires, pour lesquels la distinction entre préméditation et non-préméditation reste intangible. Et même dans notre cas, on ne peut assumer le rejet de cette distinction que si l'on y associe une action didactique de tous les instants : que si l'on ne cesse de confronter l'auteur aveugle à l'effet de son acte, que si l'on épuise toutes les possibilités pour l'empêcher de se rendre coupable, au sens commun du terme.
Cette action qui semble aujourd'hui engagée et paraît gagner de plus en plus de partisans à sa cause, personne ne peut dire si elle aboutira ni, éventuellement, quand elle aboutira. Il est naturellement impossible d'ajourner le jugement moral de l'auteur jusqu'à ce que se concrétisent clairement les résultats de l'action entreprise. C'est pourquoi, dans ce cas précis, il convient de dire - car même si la phrase semble inhumaine, elle n'est prononcée que dans le souci de la préservation de l'humanité - In dubio contra reum (« dans le doute, prononçons-nous contre ») . Ce qui signifie : aussi longtemps que l'auteur ne supprime pas l'instrument - aussi longtemps qu'il fait peser la menace par le simple fait de le détenir ; aussi longtemps qu'il poursuit ses actions qu'il nomme à tort des « essais » - aussi longtemps il devra être considéré comme coupable. Et attendu que l'effet de son acte consiste en une annihilation, il devra être considéré comme coupable de nihilisme, de nihilisme à la plus grande échelle. Nous en sommes ainsi arrivés à la formulation de notre dernière thèse les maîtres de la bombe sont des nihilistes en acte. Cela peut sembler étrange. Car par " nihilistes », nous nous imaginons habituellement de tout autres personnages ; ou bien ces anarchistes qui, tels ceux qu'a produits la Russie prérévolutionnaire, se dispersaient en des actions individuelles sans lendemain ; ou bien, à la même époque, les intellectuels européens au scepticisme radical ; ou bien encore les dictateurs et créateurs du même acabit, qui ne pouvaient livrer la preuve de leur existence que par les cris de leurs victimes, autrement dit en affirmant : « J'extermine, donc je suis ». Les hommes qui détiennent la bombe auraient-ils quelque chose à voir avec ces types de personnage ? »
Gunther Anders De la bombe et de notre aveuglement face à l’apocalypse (1956)