Partager l'article ! Orages d'acier (texte de Jünger): Une existence enfiévrée au bord de l’abîme : « La nuit, des bombardeme ...
Une existence enfiévrée au bord de l’abîme :
« La nuit, des bombardements de gros calibre éclataient sur nous comme des orages d'été, brefs et dévastateurs, je restais alors étendu, avec une impression bien particulière et peu
fondée de sécurité sur mon bat-flanc capitonné d'herbe fraîche, et écoutais les explosions
d'alentour, dont les ébranlements faisaient ruisseler le sable des parois. Ou encore je sortais
et examinais de la banquette des guetteurs le paysage nocturne, plein de mélancolie, qui formait un contraste lugubre avec les fantômes de feu auxquels il servait de salle de bal. Dans
de tels instants en moi un état d'âme qui jusqu'à présent m'était resté étranger,
un brassage de ma sensibilité, né de la durée imprévue de cette existence enfiévrée au bord de l'abîme. Les saisons se succédaient, l'hiver revenait, puis l’été, et l'on se trouvait encore au combat. On s'était lassé, et accoutumé au visage de la guerre ; mais c'est précisément cette accoutumance qui faisait apparaître tous les événements dans une lumière atténuée et insolite. On n'était plus tellement aveuglé par la violence des phénomènes. On sentait aussi que l'esprit dans lequel on était monté au front s'était guerre proposait la plus profonde de ses énigmes. Ce fut une époque étrange ».
Ernst Jünger, Orages d'acier (1920), Livre de Poche, 2008, p. 342-343).