Samedi 25 avril 2009 6 25 /04 /Avr /2009 13:06

 Une existence enfiévrée au bord de l’abîme :

« La nuit, des bombardements  de gros calibre éclataient sur nous comme des orages d'été, brefs et dévastateurs, je restais alors étendu, avec une impression bien particulière et peu

fondée  de sécurité sur mon bat-flanc capitonné d'herbe fraîche, et écoutais les explosions

d'alentour, dont les ébranlements faisaient ruisseler le  sable des parois. Ou encore je sortais

et examinais de la banquette  des guetteurs le paysage nocturne, plein de mélancolie, qui formait un contraste lugubre avec les fantômes de feu auxquels il servait de salle de bal. Dans

de tels instants en moi un état d'âme qui jusqu'à présent m'était resté étranger,

un brassage      de ma sensibilité, né de la durée imprévue de cette existence enfiévrée au bord de l'abîme. Les saisons se succédaient, l'hiver revenait, puis l’été, et l'on se trouvait encore au combat. On s'était lassé, et accoutumé au visage de la guerre ; mais c'est précisément cette accoutumance qui faisait apparaître tous les événements dans une lumière atténuée et insolite. On n'était plus tellement aveuglé par la violence des phénomènes. On sentait aussi que l'esprit dans lequel on était monté au front s'était guerre proposait la plus profonde de ses énigmes. Ce fut une époque étrange ».

Ernst Jünger, Orages d'acier (1920), Livre de Poche, 2008, p. 342-343).

 

 

 

 

 

Par laurence hansen-love - Publié dans : Culture générale - Communauté : Culture générale, philosophie
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