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23 septembre 2009 3 23 /09 /septembre /2009 13:21

La vie est-elle par elle-même respectable ?

 

(Sources:

« La vie comme souverain bien », Condition de l’homme moderne (1961), Calmann-Lévy

« Qu’est-ce qu’un embryon ? Panorama des positions philosophiques actuelles ». Anne Fagot-Largeault et Genéviève Delaisi de Parceval in « Qu’est-ce qu’un embryon » ? Esprit, juin 1989

« Le vivant », Anne Fagot-Largeault,  in   Notions de Philosophie, Volume I, sous la direction de Denis Kambouchner)

 

 

  On ne saurait aborder un tel sujet sans se  demander au préalable si l’on est en mesure de définir la « vie » d’une part, le « respect », de l’autre.

 La première réaction lorsque l’on pose cette question, est de dire : oui, car la vie est sacrée, la vie ne nous appartient pas, nous ne pouvons en disposer à notre guise. Mais un instant de réflexion nous conduit à souligner que cette approche est biaisée. D’une part, elle tend à confondre la « vie » en général et la vie humaine. D’autre part, elle comporte  une dimension religieuse implicite,  le « sacré » n’étant  pas une notion neutre. Pour un matérialisme strict, la vie est une structure matérielle  compliquée, mais  qui ne comporte aucune dimension sacrée en elle-même (voir ci-dessous le texte de Diderot). L’être vivant complexe, en effet,  n’est pas différent de la cellule vivante, or celle-ci  est très proche d’une horlogerie microscopique. Par ailleurs, la notion de « respect » est pertinente lorsqu’elle concerne les personnes humaines. On ne l’utilisera qu’avec précaution en dehors de ce cadre (respect de la nature, respect d’une oeuvre d’art etc..). Enfin il est possible de montrer que l’on peut opposer, non sans fondement, la logique de la vie et la philosophie du respect. La philosophie de Nietzsche est à cet  égard instructive.

 

 I Les définitions

 Le « respect » est le sentiment qu’impose la valeur d’une personne, d’une idée, ou d’une règle, et qui conduit à s’abstenir de toute action ou de tout jugement  ou comportement qui pourrait lui porter atteinte.

Selon Kant, la personne humaine - et seule la personne humaine – mérite le respect. Selon lui, « on doit traiter l’humanité en ma personne, comme en celle d’autrui, toujours en même temps  comme une fin, et jamais seulement comme un moyen ».

 

 La « vie » est une notion hautement problématique :

-         Propriété essentielle  des êtres organisés  qui évoluent de la naissance à la mort

-         Ensemble des phénomènes (croissance, métabolisme, reproduction) que présentent tous les organismes animaux ou végétaux, de la naissance à la mort

 Ce sont les définitions du dictionnaire (Robert) mais elles ne nous disent pas ce qu’est

ce quelque chose d’immatériel ou en tout cas d’insaisissable  que possèderaient tous les êtres vivants.

 Ce concept de  « vie » est donc une sorte d’énigme pour le savant, qui préfèrera donc écarter cette notion et ne parler que d’ « organisme vivant » ou d’ « être vivant », ou de « système vivant », réalité  que l’on peut décrire en savant, en se fondant sur l’observation (cf ci-dessous texte de Claude Bernard).

Tout n’est pas simple pour autant.

 Voici une question cruciale : celle du critère de démarcation entre le vivant et le non-vivant :

1)      Si l’on retient les trois critères, croissance, métabolisme, reproduction : certains virus sont vivants (selon certains critères, pas selon les autres). Un virus peut ne pas respirer, ne pas avoir de métabolisme, mais se reproduire, par exemple en parasitant une cellule végétale.
 Autre exemple : une molécule organique (cf : insuline) n’est pas un être vivant, une amibe est un être vivant… Mais que penser des bactéries, des cristaux, des bactéries génétiquement modifiées etc ? Aujourd’hui certains « vivants » fabriqués en laboratoire sont brevetables.

  Les  champignons,  les lichens, les cnidaires (coraux et méduses) sont vivants. Mais sont-ils « animés », comme des animaux (ont-ils une « âme » conçue comme un principe d’autonomie ?). Le polype (« animal formé d’un tube dont une extrémité porte une bouche entourée de tentacules ») ne possède pas en lui-même le principe de son mouvement, ce qui l’éloigne du monde animal au sens ou nous l’entendons vulgairement.

 

2)      Problème de la démarcation entre la vie et la mort.

 

-    Une  amibe (unicellulaire) ne meurt pas. Elle ne naît pas non plus, puisqu’elle se reproduit par division de soi.

-         Il existe des phénomènes de vie « latente » : graines momifiées dans des tombes égyptiennes,  tissus végétaux, qui peuvent être, dans certains cas, réactivés

-         Il y a le cas des embryons congelés, vivants mais en attente.

-         Un homme en état végétatif chronique, sous assistance respiratoire est un vivant mais il n’est plus autonome (de sérieuses divergences concernant les critères de la mort divisent les milieux scientifiques concernés par le problème de la transplantation).

  

 Bref : Ni la mort ni la vie ne sont des entités, ni a fortiori des absolus.

 

 Conclusion 
 Le respect est une notion claire et rigoureusement définie (par Kant). En revanche, la vie n’est ni une réalité (observable, indiscutable) ni une substance.  C’est une notion floue, problématique.

 

 

II La logique du vivant

 

La philosophie du respect relève d’une perspective diamétralement opposée à la « logique du vivant ».

Ce qui anime le vivant, c’est la tendance à se perpétuer dans son être ( la formulation est de Spinoza) c’est-à-dire un effort incessant pour conserver sa vie, voire pour  l’étendre, notamment par la reproduction. Or cet effort pour se perpétuer inclut, paradoxalement, une approbation partielle de la mort.

 Pour un organisme, croître, c’est accepter l’élimination (des cellules mortes) ou même l’amputation, si nécessaire, comme le « savent » les animaux  pris au piège qui  sectionnent un membre pour tenter  de  survivre. L’homme, aidé de la médecine, se débarrassera de cellules cancéreuses ou d’un membre gangrené.  De même, dans une société, tout le monde comprend que les  « aînés » doivent laisser la place aux jeunes. C’est dans l’ordre des choses.
En un mot, la loi de la vie, c’est la prépondérance du tout sur la partie, la subordination de la partie au tout,  et  la suprématie de l’avenir par rapport au  présent (la mère se sacrifiant pour sa progéniture chez certains animaux).  La société peut atténuer et contredire cette loi, mais jusqu’à un certain point seulement.

C’est le philosophe Nietzsche, qui veut fonder sa philosophie sur la reconnaissance des valeurs vitales, qui représente le mieux ce point de vue.

Voici deux textes fameux de Nietzsche. Le premier est poétique, l’autre non.

1)      Le chant d’ivresse dans Ainsi parlait Zarathoustra :

 Le vigneron  s’adresse à la vigne :

 «  Vigne, que ne me loues-tu ? Ne t’ai-je pas taillée ? Je suis cruel et tu saignes : que veut la louange que tu adresses à mon ivre cruauté ?

 Tout ce qui est accompli, tout ce qui est mûr –veut mourir ! » Ainsi parles-tu/ Béni soit, béni soit le couteau du vigneron !

Mais tout ce qui n’est pas mûr veut vivre, hélas ! »

 Puis Nietzsche oppose la joie, qui témoigne d’une volonté de puissance affirmative,  qui témoigne d’une âme aristocratique,  à la frilosité propre aux  esprits faibles :

 « Mais la joie ne veut ni héritiers ni enfants –la joie se veut elle-même, elle veut l’éternité ».

 

Explication : On taille la vigne pour la renforcer et la faire croître. La vigne va souffrir mais elle veut cette souffrance.  Sachant que tout ce qui vit veut mourir,  et que ce qui est mûr doit mourir : « les forts », pour Nietzsche, n’ont pas peur de la mort. Il faut donc aimer le couteau du vigneron ?

2)  Ces thèmes sont développés  sous une autre forme, non métaphorique, dans les fameux § 259 et 62 de Par delà le bien et le mal :

 « S’abstenir réciproquement d’offense, de violence et de rapine, reconnaître la volonté d’autrui comme égale à la sienne ; cela peut donner grosso modo une bonne règle de conduite entre les individus […]. Mais qu’on essaye d’étendre l’application de ce principe, voire d’en faire un principe fondamental de la société, et il se révèlera pour ce qu’il est : la négation de la vie, un principe de dissolution et de décadence »…

 Pour Nietzsche, le corps, s’il est vivant et non moribond, doit faire  front  contre d’autres corps ; ce que les individus dont il est composé s’abstiennent de faire entre eux, c’est-à-dire s’auto détruire , (comme dans le cas de maladies « auto-immune » ).

« Il (le corps) voudra croître et s’étendre, accaparer, conquérir la prépondérance, non pour je ne sais quelles raisons morales ou immorales, mais parce qu’il vit, et que la vie, précisément, est volonté de puissance »  (§ 259)

 Voici un aspect de cette analyse :

 « Il y a chez l’homme comme chez toutes les autres espèces animales un excédent de ratés, de malades, de dégénérés, d’infirmes, d’êtres voués à la souffrance… »

 Or, comment les religions se comportent-elles ? Elles cherchent à faire survivre coûte que coûte ces «  ratés » : elles maintiennent le type de l’homme au niveau le plus bas ». Résultat : « elles ont conservé trop d’êtres qui auraient dû périr ». D’où la « détérioration de la race européenne », selon Nietzsche

 

Conclusion

Les analyses de Nietzsche sont effrayantes ; elles ont le mérite toutefois de rappeler quelques réalités : « la vie veut croître ; donc elle veut la mort : elle veut l’élagage des branches mortes ».

 Claude Bernard ne dit pas autre chose : «  La vie c’est la création. La vie c’est la mort ». (Manuscrits. Ed. Collège de France). George Bataille développe une idée voisine dans L’érotisme : l’érotisme est « approbation de la vie jusque dans la mort ».

 Il n’y aura donc pas de respect de tout ce qui vit, du point de vue de la vie. Il suffit de penser à notre attitude vis-à-vis des parasites (un pou, par exemple), bactéries et virus.

 

III La logique du respect

 

1) Le respect a pour objet non pas la vie mais l’humain

 

 La philosophie du respect, dont Kant est le plus éminent représentant, est un héritage du judéo-christianisme. La personne humaine   a une valeur absolue en tant qu’objet de l’amour infini de Dieu. Ainsi le berger peut-il abandonner le troupeau pour aller à la recherche de la brebis égarée, ce qui correspond à une logique anti-holiste (« holiste » : qui préfère le tout à la partie).
 Dans les autres cultures, en règle générale, on préfère le tout à la partie, au point de sacrifier si nécessaire un enfant, une jeune vierge par exemple (cf : Iphigénie) pour réconcilier la société avec  ses Dieux, puis ainsi avec elle-même.

Au contraire la philosophie judéo-chrétienne  ouvre la voie à l’individualisme.   L’individu a une valeur absolue, le tout (le groupe)  ne vaut pas forcément plus que la partie.  Cette approche moderne contredit directement la thèse d’Aristote (par exemple) pour qui l’individu n’est rien s’il est séparé du corps social, tel un pied ou une main coupée du corps vivant (Politique, I).
 Selon Hannah Arendt, la reconnaissance du caractère sacré de la vie humaine est paradoxalement  liée à l’invention d’une vie après la mort :

 

«  C’est seulement lorsque l’immortalité de la vie individuelle devint le dogme central de l’occident, c’est-à-dire à l’avènement du christianisme, que la vie sur terre devint aussi le souverain bien de l’homme »   Condition de l’homme moderne, p 393.

 Progressivement, la vie, en tant que telle,  nous est apparue comme le souverain bien. Ce qui est en un sens contraire à la croyance religieuse judéo-chrétienne qui nous promet le souverain bien dans un hypothétique au-delà.

 Pourtant, du point de vue chrétien, et tout particulièrement d’un point de vue kantien, ce qui sous-tend  la valeur d’un homme, ce n’est pas la vie.
 Alors qu’est-ce ?

 C’est la liberté, qui est le propre de l’homme et qui fonde seule sa dignité (voir la fiche : « En quoi consiste ma dignité »? sur le site Sciences-po du webpédagogique)

 Selon Kant, la liberté est le fondement de la moralité,  laquelle témoigne d’une vocation « surnaturelle » de l’homme (l’homme n’est pas le prisonnier de sa nature animale). Pour le droit international contemporain (fidèle  sur ce point à Kant), ce qui est digne de respect, c’est la personne humaine dans sa singularité, c’est-à-dire dans son caractère unique et irremplaçable.
 Pour Hannah Arendt, ce qui respectable, c’est une qualité humaine qui  nous est propre, mais qui n’est pas une « nature » pour autant. La valeur des hommes  est indissociable de  leur dépendance à la fois à l’égard de la nature et de la culture. C’est ce qu’elle appelle la « condition humaine » :

 « Les conditions de l’existence humaine – la vie elle-même, natalité et mortalité, appartenance au monde, pluralité, et la Terre – peuvent jamais expliquer ce que nous sommes, pour la bonne raison qu’elles ne nous conditionnent jamais absolument » Condition de l’homme moderne (1961), p 46, Calmann-Levy.

Conclusion : pour Kant et pour H. Arendt, ce qui est respectable ce n’est pas la vie, ni la vie humaine.  Mais l’idée d’humanité dont tout homme est porteur, quelque soit la qualité de sa vie, ou son statut.

 

2)      Seuls les êtres humains méritent-ils le respect ?

Tout ce qui vient d’être dit semble conduire à cette conclusion.

 On peut toutefois apporter quelques nuances :

a)      Selon la thèse écologique dite «  environnementaliste », la nature ne mérite évidemment pas notre respect,  la vie pas davantage. En revanche, tout ce qui est la condition d’une vie de qualité sur terre, aujourd’hui et demain,  mérite une protection et des égards. Cette sollicitude vise évidemment les générations futures qui ont droit à un environnement de qualité.

b)       Tout ce qui appartient à la nature, et en particulier dans le règne animal, présente une parenté avec l’homme (« Nos frères inférieurs »), parenté qui justifie notre sollicitude. Kant même le reconnaît (on ne doit pas faire souffrir les animaux).

        Evidemment tout ce qui est vivant ne doit pas être protégé  également, car nous n’avons       pas besoin des microbes etc.
 Quelle hiérarchie établir ?
 Il faut se soucier en priorité de ce qui est condition de possibilité de vie pour tout ce qui est :

 d’abord la biosphère, puis les écosystèmes et les espèces vivantes en voie de disparition…

Tout ce qui existe de manière singulière, et dont la disparition serait irrémédiable, a de la valeur, et mérite une sorte sinon de respect, du moins de considération.

 

 

Conclusion

 La vie est-elle respectable en elle-même ? Evidemment pas. En revanche méritent notre considération et protection, à des degrés divers ;  tout ce qui est unique ontologiquement.

 C’est le cas de toute personne humaine, mais aussi de la personne potentielle (le fœtus). Tout ce qui est singulier mérite des égards, comme  tout  ce qui est porteur d’une idée d’humanité (les œuvres culturelles) mais aussi tout ce qui est condition d’une vie authentiquement humaine. La nature dans son ensemble, et les animaux supérieurs, en particulier domestiques,   sont  ainsi partie  prenante du « monde humain ».

 

TEXTES

Texte 1

Diderot

De la matière à la sensibilité, le développement est continu. La vie  apparaît comme un prolongement de la matière.           

 

« Voyez-vous cet œuf ? c’est avec cela qu’on renverse toutes les écoles de théologie et tous les temples de la terre. Qu’est-ce que cet œuf ? une masse insensible avant que le germe y soit

introduit ; et après que le germe y est introduit, qu’est-ce encore ? une masse insensible, car ce germe n’est lui-même qu’un fluide inerte et grossier. Comment cette masse passera-t-elle à une autre organisation, à la sensibilité, à la vie ? par la chaleur. Qui produira la chaleur ? le mouvement. Quels seront les effets successifs du mouvement ? Au lieu de me répondre, asseyez-vous, et suivons-les de l’oeil de moment en moment. D’abord c’est un point qui oscille, un filet qui s’étend et qui se colore ; de la chair qui se forme ; un bec, des bouts d’ailes, des yeux, des pattes qui paraissent ; une matière jaunâtre qui se dévide et produit des intestins ; c’est un animal. Cet animal se meut, s’agite, crie ; j’entends ses cris à travers la coque ; il se couvre de duvet ; il voit. La pesanteur de sa tête, qui oscille, porte sans cesse son bec contre la paroi intérieure de sa prison ; la voilà brisée ; il en sort, il marche, il vole, il s’irrite, il fuit, il approche, il se plaint, il souffre, il aime, il désire, il jouit ; il a toutes vos affections ; toutes vos actions, il les fait. Prétendrez-vous, avec Descartes, que c’est une une machine imitative ?(1) Mais les petits enfants se moqueront de vous, et les philosophes vous répliqueront que si c’est là une machine, vous en êtes une autre. Si vous avouez qu’entre l’animal et vous il n’y a de différence que dans l’organisation, vous montrerez du sens et de la raison, vous serez de bonne foi ; mais on en conclura contre vous qu’avec une matière inerte, disposée d’une certaine manière, imprégnée d’une autre matière inerte, de la chaleur et du mouvement on obtient de la sensibilité, de la vie, de la mémoire, de la conscience, des passions, de la pensée. Il ne vous reste qu’un de ces deux partis à prendre ; c’est d’imaginer dans la masse inerte de l’œuf un élément caché qui en attendait le développement pour manifester sa présence, ou de supposer que cet élément imperceptible s’y est insinué à travers la coque dans un instant déterminé du développement. Mais qu’est-ce que cet élément ? Occupait-il de l’espace, ou n’en occupait-il point ? Comment est-il venu, ou s’est-il échappé, sans se mouvoir ? Où était-il ? Que faisait-il là ou ailleurs ? A-t-il été créé à l’instant du besoin ? Existait-il ? Attendait-il un domicile ? Homogène, il était matériel ; hétérogène, on ne conçoit ni son inertie avant le développement, ni son énergie dans l’animal développé. Écoutez-vous, et vous aurez pitié de vous-même ; vous sentirez que, pour ne pas admettre une supposition simple qui explique tout, la sensibilité, propriété de la matière, ou produit de l’organisation, vous renoncez au sens commun, et vous précipitez dans un abîme de mystères, de contradictions et d’absurdités ».

Denis Diderot, Entretien entre d’Alembert et Diderot (1769), Éditions Bossard, 1921, pp. 52-54.

 

 

(1) Sur la théorie cartésienne des animaux-machines : Descartes, « Lettre au Marquis de Newcastle », 23 novembre 1646.

 

Texte 2

Kant cherche un rapport moral à l'autre qui ne soit fondé ni sur l’intérêt ni sur le sentiment : la position d'autrui comme «personne » s'opérera donc dans l'ordre absolu des valeurs :

 

« Or je dis: l'homme, et en général tout être raisonnable, existe comme fin en soi, et non pas simplement comme moyen dont telle ou telle volonté puisse user à son gré; dans toutes ces actions, aussi bien dans celles qui le concernent lui-même que dans celles qui concernent d'autres êtres raisonnables, il doit toujours être considéré en même temps comme fin. Tous les objets des inclinations n'ont qu'une valeur conditionnelle; car, si les inclinations et les besoins qui en dérivent n'existaient pas, leur objet serait sans valeur. Mais les inclinations mêmes, comme sources du besoin, ont si peu une valeur absolue qui leur donne le droit d'être désirées pour elles-mêmes, que, bien plutôt, en être pleinement affranchi doit être le souhait universel de tout être raisonnable. Ainsi la valeur de tous les objets à acquérir par notre action est toujours conditionnelle. Les êtres dont l'existence dépend, à vrai dire, non pas de notre volonté, mais de la nature, n'ont cependant, quand ce sont des êtres dépourvus de raison, qu'une valeur relative, celle de moyens, et voilà pourquoi on les nomme des choses; au contraire, les êtres raisonnables sont appelés des personnes, parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, c'est-à-dire comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement comme moyen, quelque chose qui par suite limite d'autant toute faculté d'agir comme bon nous semble (et qui est un objet de respect) ».

Emmanuel KANT, Fondements de métaphysique des mœurs.

(1785), trad. V. Desbos, Librairie Delagrave, 1971, pp. 148-149.

 

 

 

Texte 4

Claude Bernard

            Si la physiologie est une science expérimentale parmi d’autres, les phénomènes qu’elle étudie dépendent, selon Claude Bernard, d’un déterminisme strictement physico-chimique. Sans doute notre esprit imaginer  la présence d’une « force vitale », la « vie » ,  mais celle-ci demeure, par définition, inaccessible à la science. Cette notion est « métaphysique », ce qui signifie qu’elle ne concerne pas la science.

 

            « Les conditions qui nous sont accessibles pour faire apparaître les phénomènes de la vie sont toutes matérielles et physico-chimiques. Il n’y a d’action possible que sur et par la matière. L’univers ne montre pas d’exception à cette loi. Toute manifestation phénoménale, qu’elle siège dans les êtres vivants ou en dehors d’eux, a pour substratum obligé des conditions matérielles. Ce sont ces conditions que nous appelons les conditions déterminées du phénomène.

            Nous ne pouvons connaître que les conditions matérielles et non la nature intime des phénomènes de la vie. Dès lors, nous n’avons affaire qu’à la matière, et non aux causes premières ou à la force vitale directrice qui en dérive. Ces causes nous sont inaccessibles. Croire autre chose, c’est commettre une erreur de fait et de doctrine; c’est être dupe de métaphores et prendre au réel un langage figuré. On entend dire en effet souvent que le physicien agit sur l’électricité ou sur la lumière ; que le médecin agit sur la vie, la santé, la fièvre ou la maladie : ce sont là des façons de parler. La lumière, l’électricité, la vie, la santé, la maladie, la fièvre, sont des êtres abstraits qu’un agent quelconque ne saurait atteindre ; mais il y a des conditions matérielles qui font apparaître les phénomènes que l’on rapporte à l’électricité : la chaleur, la lumière, la santé, la maladie; nous pouvons agir sur elles et modifier par là ces différents états.

            La conception que nous nous formons du but de toute science expérimentale et de ses moyens d’action est donc générale ; elle appartient à la physique et à la chimie et s’applique à la physiologie. Elle revient à dire, en d’autres termes, qu’un phénomène vital a, comme tout autre phénomène, un déterminisme rigoureux, et que jamais ce déterminisme ne saurait être autre chose qu’un déterminisme physico-chimique. La force vitale, la vie, appartiennent au monde métaphysique ; leur expression est une nécessité de l’esprit : nous ne pouvons nous en servir que subjectivement. Notre esprit saisit l’unité et le lien, l’harmonie des phénomènes, et il la considère comme l’expression d’une force ; mais grande serait l’erreur de croire que cette force métaphysique est active. Il en est d’ailleurs de même de ce que nous appelons les forces physiques ; ce serait une pure illusion que de vouloir rien provoquer par elles. Ce sont là des conceptions métaphysiques nécessaires, mais qui ne sortent point du domaine où elles sont nées, et ne viennent point réagir sur les phénomènes qui ont donné à l’esprit l’occasion de les créer ».

 

            Claude Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux (1878), Librairie Vrin, 1966, pp. 52-54.

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie classes préparatoires
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commentaires

Sarah 28/10/2009 23:56


Bonsoir,

Je suis à la recherche de textes, pensées sur la vie et le désir en vue d'un exposé de philo " la vie n'est que désir ..

Pouvez vous me conseiller des auteurs ou des extraits d'oeuvres majeurs ?

Merci d'avance !


laurence hansen-love 29/10/2009 20:51


Déjà , regardez la fiche "désir" sur mon blog du webpédagogique.
Sijon, il faut lire éventuellement le Gorgias de Platon, ou le Banquet.
 Il existe aussi un Profil-notion intitulé le "Désir" par F. Lamouche, que vous devez pouvoir trouver sur Amazon
 Il y a aussi mon chapitre "Vaut-il mieux changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde, dans "la philsophie en dix leçons". VOus pouvez l'acquerir séparément sur le webpédagogique.


Laura 11/10/2009 11:14


Je vous remercie beaucoup de penser aux prépas hec !


laurence hansen-love 11/10/2009 21:04


ah oui.. Vous me direz si cela vous a été utile. Je n'ai pas trop le temps de penser à vous..