Mercredi 13 septembre 2006 3 13 /09 /Sep /2006 17:11
Article paru dans le Courrier international (merci Jeremy)
Allez bien jusqu'au bout:
1) "Internet c'est le retour de la doxa"
2) "Lisez des livres, sinon vous ferez partie des perdants..."



 Quand le Net devient communautaire . Le nouveau royaume des idiots ? 









Pour le philosophe allemand et spécialiste des médias Norbert Bolz, les nouvelles formes de communication conduisent au règne de l’opinion, de l’exhibitionnisme, de la précipitation et à la fin de la raison.

DER SPIEGEL Des millions de personnes tiennent un journal sous forme de blog sur la Toile et montrent des photos personnelles ou des vidéos à de parfaits inconnus. Pourquoi ?
NORBERT BOLZ C’est très simple : ils peuvent ainsi informer le monde entier sur leur existence. Avant, les gens – en particulier les adolescents – constituaient leur identité essentiellement à partir de la mode. Ils s’efforçaient d’attirer l’attention avec une tenue bien précise, des piercings ou des cheveux bleus. Il suffit de passer cinq minutes dans le métro pour voir défiler tout ce qui peut exister en matière d’autoreprésentation, mais il y a longtemps que cela ne nous fait plus rien. Les nouveaux médias offrent un nouveau terrain à l’exhibitionnisme facile. Ils permettent d’afficher une représentation de soi qui va au-delà des limites corporelles et de se construire un moi complètement différent.

Le privé devient public ; on communique sur tout. Est-ce le nouvel impératif ?
Ce qu’on peut dire, c’est que les barrières de la pudeur tombent. On l’avait déjà remarqué avec l’arrivée de la communication par courriel. Des gens qui dans mes cours n’ouvraient jamais la bouche se sont mis tout d’un coup à envoyer quantité de messages.

Les consommateurs deviennent des producteurs ?
Vous êtes journaliste et vous écrivez des articles. Je suis professeur d’université. Tout le monde a besoin d’attention, d’avoir un public. Moi, je peux même forcer mes étudiants à m’écouter. Mais la plupart des gens ne sont pas en mesure de satisfaire ce besoin dans leur vie professionnelle, et c’est pourquoi les nouveaux médias présentent pour eux un tel attrait…
Est-ce une libération ?
Assurément. Quant aux conséquences pour les médias, la société, le comportement des citoyens, c’est une autre question. Mais, sur le plan psychologique et social, c’est une grande libération.

Est-on en train d’assister à une démocratisation de la communication de masse ?
Dès 1927, Bertolt Brecht espérait, dans sa théorie sur la radio, que chaque récepteur puisse devenir dans le même temps émetteur. Derrière cela, il y avait l’idée que la structure one-to-many [un centre – les médias – émet vers le public] était appliquée artificiellement à la radio [c’est resté le cas, à de très rares exceptions près]. Brecht disait également que nous avons des possibilités merveilleuses, mais que nous ne savons pas ce que nous voulons communiquer.

Etes-vous d’accord avec lui ? Pensez-vous qu’il y a également sur la Toile beaucoup de bruit et peu de pertinence ?
Ce média cherche encore ses applications. C’est tout à fait normal. On commence par inventer des techniques, puis on réfléchit à ce qu’on peut en faire. Ce fut le cas pour la télévision comme pour la radio. Quand le téléphone est arrivé, on pensait qu’on allait peut-être retransmettre des concerts par ce moyen. Mais on ne peut pas parler de manque de pertinence quand on songe à de nouvelles communautés comme Wikipedia, l’encyclopédie en ligne. On a là tout un savoir de profanes qui entre en concurrence avec le savoir des experts. Pour moi, le mot-clé n’est donc pas démocratisation, mais doxa.

Il va falloir nous expliquer ça.
Les Grecs ont indiqué la voie dans l’Antiquité. Ils ont dit : avant, il y avait la doxa, c’est-à-dire l’opinion. A partir de maintenant, nous ne nous intéresserons qu’à la vraie connaissance, à un savoir fondé scientifiquement, l’épistémê. Aujourd’hui, deux mille cinq cents ans plus tard, la doxa revient : sur Internet, c’est l’opinion de toutes sortes de personnes qui prévaut, dont très peu sont des experts. Or, en se regroupant, ces opinions offrent des résultats manifestement plus intéressants que celles des scientifiques hautement spécialisés. C’est ça qui est fascinant avec Wikipedia. Une opinion diffuse et éparpillée rivalise avec le travail universitaire par un étonnant processus d’auto-organisation.

La sagesse des masses est-elle supérieure au savoir des experts ?
Oui, et à bien plus d’un égard : par son actualité, par son ampleur, par sa profondeur et par la richesse de ses références. En revanche, on n’y trouve naturellement jamais de contributions hautement abstraites comme celles du Dictionnaire historique de la philosophie. Certains des articles de cet ouvrage ont vingt-cinq ans, mais ils sont mûrement pensés et toujours pertinents. Wikipedia, c’est la doxa pour le peuple. Mais, quand on est un professionnel, on doit communiquer avec des professionnels.
Le phénomène dissimule également des évolutions économiques très importantes. Une entreprise comme Wikipedia menace l’existence de temples de la connaissance publique comme l’Encyclopaedia Britannica. Eprouvez-vous parfois un sentiment de fin du monde ?
Pas de fin du monde. Mais il est sûr qu’il y a quelque chose qui change dans la pertinence publique. L’expertocratie perd du terrain, de la légitimité. On peut à bon droit dire que les masses gagnent en influence. Les gens deviennent de plus en plus des idiotae – comme disait au Moyen Age Nikolaus von Kues [1401-1464, cardinal allemand et grand esprit] –, ils se contentent de leur opinion et n’écoutent pas les lettrés.

Vous qualifiez les milliards d’internautes d’idiots ?
Je ne dis pas ça méchamment. Les nouveaux idiots ne se laissent pas dicter leurs connaissances, leurs intérêts ni leurs passions. Ils s’organisent en un contre-pouvoir étonnant.

En quoi la navigation sur le Net change-t-elle nos habitudes de pensée ? La raison occidentale avec sa structure thèse-antithèse-synthèse peut-elle encore fonctionner dans notre culture versatile du clic ?
Chez Kant, la raison n’est assurément pas limitée par le temps. Avec Habermas, on peut encore discuter pendant un temps infini. Cela est toutefois de plus en plus irréaliste. Aujourd’hui, il s’agit de passer au crible le plus de matériel possible en un temps le plus court possible. En un mot : la raison classique était indépendante du temps ; aujourd’hui, nous n’avons pas la tranquillité nécessaire pour traiter les informations les unes à la suite des autres. Il vaut mieux repérer l’important en quelques secondes que maîtriser la déduction.

Comment un professeur de communication prépare-t-il ses enfants à cette façon de vivre ?
Vous voulez dire : comment je leur lave le cerveau ? J’essaie de leur faire entrer dans le crâne qu’il faut qu’ils lisent des livres. Tout le reste, je laisse courir. Tout ce que je leur dis, c’est : lisez des livres, sinon vous ferez partie des perdants. C’est la seule exigence que je me suis fixée pour leur éducation – pour un succès modeste, il faut dire.
D’ailleurs, je vois bien mes étudiants : ils réussissent effectivement à ne percevoir les livres qu’accessoirement. Avec eux, j’ai renoncé.

Der Spiegel

L’auteur
Norbert Bolz, 53 ans, philosophe, enseigne la science des médias à l’Université technique de Berlin. Il a écrit de nombreux ouvrages, dont Weltkommunication (La communication mondiale) et Das konsumistische Manifest (Le manifeste du consumérisme), non traduits en français.







 © Courrier international 2006 | ISSN de la publication électronique : 1768-3076   


Par laurence hansen-love - Publié dans : Philosophie
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Commentaires

Je le trouve presque bienveillant (résigné ?) pour quelqu'un qui parle de "nouveaux idiots".
Commentaire n°1 posté par Marc le 23/12/2006 à 18h30

Bonjour,

Je viens par hasard de tomber sur ce bulletin via un lien trouvé sur Wikipédia justement!  c'est pourquoi j'y répond si tard, sans doute trop tard.
j'avoue être un peu inquiet quant au dernier commentaire: comment peut on laissé quelqu'un enseigner, ce quel que soit la masse de ses connaissances, alors qu'il a apparemment renoncé à élever ses étudiants au dessus de leur condition d'origine? je vois bien mes étudiants : ils réussissent effectivement à ne percevoir les livres qu’accessoirement. Avec eux, j’ai renoncé. 

A moins que le renoncement soit une valeur commune dans l'enseignement d'aujourd'hui expliquant la recrudescence d'illettrés diplômé ou de diplômés mouton!


Ensuite, je n'ai pu que remarquer que cet auteur considère les livres comme étant la seule source de connaissance intéressante, face aux discutions, à l'ouverture d'opinion, et à la richesse des points de vue qu'apporte aujourd'hui internet: vaut il mieux qu'on lise tous les mêmes livres, acquiessant au moindre propos plutôt que l'on s'en serve comme d'un point de vue comme un autre, souvent trop développé pour être clair et souvent trop obscur pour être à la porté de tous?!

Commentaire n°2 posté par guillaume le 27/05/2008 à 11h58
Je ne comprends pas très bien où vous voulez en venir, Guillaume...
 Les livres ne sont certes pas la seule source de connaissance. Mais ils sont irremplaçables. C'est ce que montrent par exemple toutes les études prouvant que le filles qui lisent plus sont meilleures à 'lécole (aujourd'hui dans le Monde)
Réponse de laurence hansen-love le 27/05/2008 à 17h55

Irremplaçable? Je ne sais pas vraiment. Est ce que cette étude (que je n'ai malheureusement pas eu le temps de lire, encore) était plus un constat de la situation actuel ou bien faisait elle des comparaison avec d'autre mode d'apprentissage et d'autres vecteurs de culture?
Il y a plusieurs centaines d'années, qui aurait pu croire que la tradition orale aurait tant de mal à périclité. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un moyen de transmition parmis d'autre.
Est ce que les livres ne seront pas pareillement remplacer par des blogs (ou autre chose), mieux (ou différemment) documenté parfois et n'ayant  pas besoin de passer la barrière d'un éditeur (ne considérant votre livre que comme un au milieu de centaine d'autres)?

Ce qui m'effraie le plus dans les propos qu'il tient en donnant l'impression que pour lui les "livres" et non pas la lecture, est la seule source de connaissance "valable", ce qui m'effraie donc, c'est qu'il oublie, ou met sciemment au rebus, tout le reste, internet, ce qui est le sujet, mais aussi beaucoup d'autres sources de connaissances et/ou d'apprentissages. Il maintient ainsi une sorte d'élitisme de la connaissance: tous ne peuvent pas posséder ou lire un livre, tous ne savent pas lire et tous ne savent pas quels livres valent la peine d'être lu. malheureusement.

Commentaire n°3 posté par Guillaume le 28/05/2008 à 14h10
Ah la la... Elitisme , nous y voilà!
 Je crains d'être un peu élitiste moi-même en tant que prof de classes prépas... j'essaye de crontribuer à la formation d' "élites", des gens qui lisent, en somme.
 Mais si vous voulez dire qu'il y a des gens formidables qui n'ont aps accès aux livres, vous avez raison. Qu dira le contraire?
 Descartes lui même dit : pas besoin d'avoir parcouru tous les livres pour être un honnête homme...
Réponse de laurence hansen-love le 28/05/2008 à 14h31

Bonjour, j'ai 24 ans et je fait parti de la génération à cheval entre l'avant et après internet. Je reconnais chercher des informations non fiables sur internet mais pas afin de préparer une thèse ou faire mes exercices...je reste fidèle à une bonne vieille encyclopédie dès que ça devient sérieux. Après il faut reconnaitre que Wikipédia c quand même pratique lorsqu'on cherche une information du domaine de la culture générale (quoique culture générale n'est pas la bonne formulation) . Si je cherche à savoir ce que renferme le Manga Naruto par exemple que, je ne lis pas, je sais que sur Wikipédia je vais y trouver des références, un peu d'histoire, une image probablement et des liens externes. Là où je m'inquiète c'est la génération qui n'a même pas connu les livres avec des feuilles en papier et les lettres timbrées en lieu et place du Net et de Msn...eux seront encore plus difficile a connvaincre car la facilité d'accès du net remporte la bataille face aux galère de bibliothèque et de la poste!

Commentaire n°4 posté par Alexandre le 11/09/2008 à 16h37
Je suis entièrement d'accord avec tout cela. Et la tâche des profs sera de plus en plus délicate: pourquoi les élèves devraient-ils apprendre ce qui est accessible sns effort sur google..
Réponse de laurence hansen-love le 11/09/2008 à 19h13
il me semble qu'il a oublié un legé petit detail, il n'y a pas que des "non-experts" qui publient des articles sur wikipedia , blog ou autre. Si heinstein avait publié ça théorie de la relativité sur un blog aurai elle u moins de valeur ?
Commentaire n°5 posté par moi le 24/11/2008 à 17h49
Le problème est le suivant: un grand savant ne va pas perdre du temps à publier ses découvertes sur Internet...
Réponse de laurence hansen-love le 24/11/2008 à 23h00
Ce qui fait le caractère idiot d'un lecteur ne sont pas les idioties qu'il lit mais la manère dont il intéègre ce contenu dans son propre savoir.

Pour ce qui est des savants et des experts, il en est déjà certainement de nombreux dont les idées ne sont pas conformes à la doxe, et qui ont du mal à se faire entendre, à publier, à vivre de leur recherche.

Alors pourquoi ne se retrouveraient-ils pas à contribuer à Wikipédia? pour eux au fond, c'est la vraie sciences qui prime; où qu'elle se présente, elle est légitime et certainement pas idiote.

La perspective d'être contredit par l'opinion est pour le véritable scientifique (pas forcément reconnu comme tel à son état civil), un facteur de vraie science et non un pouvoir nouveau de propagande... même si certains ne manqueront pas à user de leur capacité à détruire ce que d'autres construisent dans le règne des lobbies en tout genre.

Pour certaines théories difficiles à faire émerger en raison de l'influence avortante de lobbies puissants (exemple: les anticyclones mobiles polaires du professeur Leroux en climatologie), elle serait peut-être protégée par la doxe lisant Wikipédia.
Commentaire n°6 posté par Nicolas Sègerie le 03/04/2009 à 18h50

je ne suis pas au courant pour les anti cyclones mobiles polaires..

 Je suis d'accord avec la première phrase de votre message...

Réponse de laurence hansen-love le 03/04/2009 à 20h58

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