Les barbares ne sont pas forcément ceux que l'on croit:
"Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de
sauvage en cette nation (1 à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun
appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. Comme de vrai, il semble
que nous n'avons autre mire (2 de la vérité et de la raison que l'exemple et
idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la
parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes
choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits
que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la
vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés
de l'ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-
là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et
propriétés, lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, et les avons seule-
ment accommodées au plaisir de notre goût corrompu. Et si pourtant' la
saveur même et délicatesse se trouve, à notre goût, excellente, à l'envi des
nôtres, en divers fruits de ces contrées-là, sans culture.
Ces nations me semblent donc ainsi barbares pour avoir reçu fort peu
de façon de l'esprit humain, et être encore fort voisines de leur naïveté
originelle.
[...] Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux
règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en
toute sorte de barbarie.".
Michel Eyquem de Montaigne,
Essais (1572-1592),
livre I, chap. 31, Éd. du Seuil, coll. L,'Intégrale, 1967, pp. 99-101.
1. Montaigne évoque les murs des indigènes d'Amérique du Sud.
2. La mire est un instrument qui permet d'indiquer la direction poursuivie.
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