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13 avril 2007 5 13 /04 /avril /2007 11:37

Le nationalisme est une doctrine qui  présuppose la  coïncidence entre unité ethnique et entité politique.  Pour que cette coïncidence soit effective, un certain nombre de conditions doivent être réunies, conditions telles que ce principe est  difficilement réalisable, en particulier dans le monde actuel: (ce texte de Gellner est un classique sur ce sujet)


"On peut affirmer le principe nationaliste dans un esprit éthique, « universaliste •. Il pourrait exister, comme parfois ce fut le cas, des nationalistes dans l'abstrait, qui ne manifestent pas de parti pris pour une nationalité qui leur soit propre et qui prêchent, avec générosité, cette doctrine indistinctement pour toutes les nations : que toutes les nations aient leur propre toit politique et que toutes se gardent d'abriter des non-nationaux. Il n'y a aucune contradiction formelle dans le fait d'affirmer un nationalisme aussi peu égoïste. En tant que doctrine, cela peut être étayé par des arguments pertinents, comme le désir de conserver une diversité culturelle, le souhait d'avoir un système politique international pluraliste et de diminuer les tensions internes au sein des Etats.
En réalité, cependant, le nationalisme est loin d'avoir toujours fait preuve de tant de raison et de mansuétude, ou d'une conscience rationnelle de la réciprocité. Il se peut que, comme le croyait Emmanuel Kant, la partialité, c'est-à-dire la tendance à faire des exceptions au nom de  ou dans le cas de, soit la principale faiblesse humaine dont toutes les autres découlent en ce qu'elle contamine le sentiment national comme elle le fait pour les autres, engendrant ce que les Italiens appelaient, sous Mussolini, le sacro- égoïsme du nationalisme. Il se peut que l'efficacité politique du sentiment nationaliste soit très entamée si les nationalistes sont aussi sensibles aux méfaits commis par leur nation qu'à ceux qu'elle subit.
Mais au-delà et en deçà de ces considérations, il est d'autres faits qui, liés à la nature spécifique du monde où nous nous trouvons, militent contre tout nationalisme général, impartial et pondéré. Pour le dire dans les termes les plus simples possibles : il y a un très grand nombre de nations potentielles sur terre. Notre planète dispose de suffisamment de place pour un certain nombre d'unités politiques indépendantes ou autonomes. En faisant un calcul raisonnable, le premier nombre (celui des nations potentielles) est probablement beaucoup plus élevé que celui des États possibles et viables. Si cette argumentation ou ce calcul sont exacts, il est impossible que tous les nationalismes soient satisfaits, en tout cas, qu'ils le soient en même temps. La satisfaction de certains implique la frustration des autres. Ce raisonnement est encore renforcé, de manière considérable, par le fait qu'un grand nombre de nations potentielles dans ce monde vivent ou ont vécu, il y a peu de temps encore, non sur des unités territoriales compactes mais qu'elles étaient mêlées à d'autres, selon des modèles complexes. Il s'ensuit qu'une unité politique territoriale ne devient ethniquement homogène que dans certains cas : si elle tue, expulse ou assimile tous les non-nationaux. Il se peut que le refus de ceux-ci de subir pareils destins rende difficile la réalisation pacifique du principe nationaliste".
Ernest Gellner, Nations et nationalisme, Paris, 1989 (1983), Payot, pp. 11-13. Trad. Bénédicte Pineau (1983).

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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