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4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 12:47

 

Cours Sarafina, cours ! Blaise Pascal est derrière toi !

(Éthique animale non incluse)

 

 

 

Serge Provost

Professeur de philosophie

 

 

La société du spectacle et du fric fait jouer aux animaux le même rôle de divertissement, en plus grotesque et plus dangereux, que les nains et les bouffons assumaient dans les cours d'Europe durant tout le Moyen Âge. Vous en doutez ?

 

Citius, altius, fortius : pour qui, pourquoi?

 

Ce dimanche 2 octobre 2011, à Longchamp, Sarafina, la pouliche favorite, coqueluche française, ne remporta pas le Prix de l’Arc de Triomphe. Nous ignorerons à jamais l’assentiment transespèce entre Sarafina et Blaise Pascal. «Nier, croire et douter bien sont à l'homme ce que le courir est au cheval.» Pauvre Sarafina, se faire ainsi essentialiser à son seul galop, par un philosophe janséniste de Port-Royal, en plus ! Certes, elle sait courir, la fougueuse; mieux : elle sait et peut gagner et regagner, encore et encore ! Toujours plus citius, altius, fortius, la Safarina ! Mais le fait-elle un peu pour elle, pour son propre plaisir ? Pas si sûr.

 

L‘animal comme bête de spectacle

 

Que cette compétition/spectacle, impliquant de superbes animaux à quatre pattes appartenant à la famille des équidés soit l’occasion d’une brève pensée sur l’usage immoral qu’en fait un autre spécimen appartenant, lui, à l’espèce autoproclamée «élue», homologuée homo sapiens (sage !) — dite aussi race «humaine», si souvent et si moralement oublieuse, pour toutes les autres, de ce noble adjectif (humain !) — qui plus est doublé d’un idéal éthique, par essence performatif (si tu le dis, cela t’engage !). Ouf ! Qui donc disait : «Frères et sœurs, soyez humains avec tout ce qui vit et le monde commence, ici et maintenant, à mieux aller» ?

 

Très loin derrière la popularité du soccer, les courses de chevaux jouissent, néanmoins, d’un engouement planétaire unique. De l’Asie des grands cavaliers mongols à l’Europe des richards roulant en Rolls, en passant par les royautés des déserts torrides de la péninsule arabique où se perpétue la tradition millénaire des grands haras, jusque dans lesA Sarafina recoins perdus de républiques en faillite, dont on ignore les noms imprononçables, où les joueurs compulsifs et les gagne-petit gagent «le tout pour le tout» de leur minuscule pécule.

 

La maltraitance hippique pour l’exploit, donc l’argent

 

En Amérique, pour encore parler d’elle, dans l’état du Kentucky, notamment, l’enthousiasme que les courses de chevaux suscitent relève presque du religieux laïque. Cela dit, ne nous méprenons pas. Ces épreuves de vitesse hippiques, pardonnez la facilité du jeu de mots, ne sont pas, loin de là, toutes épiques, et pis encore, toutes éthiques, car, outre le virus du jeu las vegasien médiatiquement transmis, sait-on seulement que pour atteindre les performances dépassant les limites biologiques et musculaires de ces animaux fougueux et véloces, le dopage et le surentrainement restent la règle, voire la norme ?

 

Sans parler des inévitables chutes et leur série noire : fractures multiples et graves, à l’entraînement ou en course, induisant des euthanasies expéditives, toujours, dit-on, «dans l’intérêt de l’animal, d’abord », mais toujours, aurions-nous envie d’ajouter, «après» les évitables catastrophes – voir les films La Légende de Seabiscuit, de Gary Ross (2003) et Secretariat, de Randall Wallace (2010). 

 

On achève bien les chevaux... même au Canada

 

Revue et mal corrigée, la cultissime scène de course de chars à la romaine du Circus Maximus, comme celle du film Ben-Hur, de William Wyler, (1959) est reproduite, chaque année, presque à l’identique. Où ? En Alberta, capitale du western canadien (hi ha !!!). Au stade McMahon, 40 000 personnes assistent à cette classique annuelle où les quadriges ensauvagés ne se font pas de quartier. Le cheval, le bouc-émissaire désigné, assume tout le tragique et le besoin de sang du vulgum pecus venu, en famille, se distraire un peu. Se distraire, quitte à devoir regarder mourir, en live, de magnifiques chevaux.

 

L’an dernier, en 2010, lors du Stampede de Calgary, six chevaux durent être, une fois de plus, prestement euthanasiés après le clou de la journée : la course de chariots... et patatras ! Fractures ouvertes et crise cardiaque pendant la folle cavalcade furent les motifs invoqués. Insupportable scène de la reconduction du même. Le seul pur sang des chevaux pur-sang qui importe, c’était celui qui abreuvait les sillons de la piste. Au lieu du péplum hollywoodien oscarisé, au lieu des muscles saillants de Chalton Heston, n’était-ce pas plutôt le remake, non fictionnel cette fois, de On achève bien les chevaux (1969) de Sydney Pollack, avec les sœurs de race de «Sabrina la sprinteuse» qui s’évanouissent, s’écrasent et meurent, en lieu et place de la belle Jane Fonda, pas encore devenue la femme millésimée que l’on sait ?

 

Or, n’oublions jamais que ces bombes vivantes de vitesse qui vont mourir à l’ouvrage sont assurées à prix d’or. De mauvaises langues racontent qu’il serait même plus payant de les faire «piquer» que de les mettre à la retraite dans de vertes prairies ensoleillées ou de les consacrer à d’autres desseins strictement reproductifs – de toute façon, dit-on, on dispose déjà, en éprouvettes, du matériel nécessaire à fabriquer l’étoffe des héros des plus grands hippodromes.

 

Pour Sabrina, avec ou sans Blaise Pascal

 

«Nier, croire et douter bien »... de ce que l’humain inflige à l’animal ? Non. J’ai beau réviser mes classiques, Blaise Pascal n’a jamais fait un tel lien. Qu’il me pardonne d’en avoir cherché un. Il faut se rendre à l’évidence, une souris et un éléphant, même gris tous les deux, ne sont pas phylogénétiquement apparentés. Soit ! Et Blaise Pascal n’est pas un défenseur de la cause animalière. Dommage. Est-il pour autant interdit de le penser ? Je hennis ! ô pardon : nenni ! Que nenni ! 

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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commentaires

Serge Provost 11/10/2011 01:49



Tom,


Je vous lis et ne m'ennuie jamais.



Tom 09/10/2011 11:36



En tout cas merci à vous deux, je ne sais pas quel est la realité de l'exploit sportif revendiqué par Serge mais pour ce qui est de l'exploit pédagogique vous avez la forme tous les
deux!
 Je dois confesser des moments de ras-le-bol parfois où j'ai l'impression que mes dialogues (souvent politiques ou économiques) avec Laurence tournent au dialogue de sourd, n'empèche
que j'apprécie toujours de venir m'informer et débattre sur ce blog...



laurence hansen-love 09/10/2011 21:12



ah merci, ça c'est gentil!



Serge Provost 06/10/2011 07:36






«Les informations concernant ma mort sont très exagérées».  Mark Twain.



Gare à vous LHL : un autre commentaire comme celui-là et je traverse l’Atlantique à la nage, me dirige à Paris en spintant, me rends à votre
appartement, monte l’escalier à vitesse TGV, vous mets sur mes épaules et traverse la ville entière et tout le terrain de rugby pour vous mettre, enfin,  dans la zone des
buts !  — avec douceur, affection et... philosophie, évidemment. 


 


Série d'articles sur le sport pour bientôt !



laurence hansen-love 06/10/2011 21:21



Je suis plongée dans la religion. J'attends vos papiers sur le sport...


Et votre genou?


 



Cheval nommé Ewa 04/10/2011 18:15



Je ne sais pas quelle note obtiendra votre élève hors du commun pour sa copie dédiée à Sarafina, professeur Hansen-Love. Mais moi, je le remercie au nom de tous les chevaux de course (beaux,
charmants, intelligents), les chevaux de trait (laids, robustes, têtus), les chevaux de guerres (pas leurs), de cirque (de la bêtise et de la cruauté humaine)...


Parfois je préfère courir que « nier, croire et douter ».



laurence hansen-love 04/10/2011 22:04



Ewa, Serge Provost est un collègue, prof de philo comme moi.


 Il arrive un âge où l'on ne peut plus tellement courir, mais on peut encore .. nier, et douter!