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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 20:29

 

 

 

« L’homme demanda peut-être un jour à l’animal : « Pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur, pourquoi restes-tu là à me regarder ? » L’animal voulut répondre, et lui dire : « cela vient de ce que j’oublie immédiatement ce que je voulais dire » -mais il oublia aussi cette réponse, et resta muet- et l’homme de s’étonner.

Mais il s’étonne aussi de lui-même, de ne pouvoir apprendre l’oubli et de  toujours rester  prisonnier du passé : aussi loin, aussi vite qu’il coure, sa chaîne court avec lui. C’est un véritable prodige : l’instant, aussi vite arrivé qu’évanoui, aussitôt échappé du néant que rattrapé par lui, revient cependant comme un fantôme troubler la paix d’un instant ultérieur. L’une après l’autre, les feuilles se détachent du registre du temps, tombent en virevoltant, puis reviennent soudain se poser sur les genoux de l’homme. Celui-ci dit alors : « Je me souviens »,  et il envie l’animal qui oublie immédiatement et voit réellement mourir chaque instant, retombé dans la nuit et le brouillard, à jamais évanoui. L’animal, en effet, vit de manière non historique : il se résout entièrement dans  le présent comme un chiffre qui se divise sans laisser de reste singulier, il ne sait simuler, ne cache rien et, apparaissant à chaque seconde tel qu’il est, ne peut donc être que sincère. L’homme, en revanche, s’arc-boute contre la charge toujours plus écrasante du passé, qui le jette à terre ou le couche sur le flan, qui entrave sa marche comme un obscur et invisible fardeau. Ce fardeau, il peut à l’occasion affecter de le nier et, dans le commerce de ses semblables, ne le nie que trop volontiers afin d’éveiller leur envie. Mais il s’émeut, comme au souvenir d’un paradis perdu, en voyant le troupeau à la pâture ou bien, plus proche et plus familier, l’enfant qui n’a pas encore un passé à nier et qui joue, aveugle et comblé, entre les barrières du passé et de l’avenir. Il faudra pourtant que son jeu soit troublé, et on ne viendra que trop tôt l’arracher à son inconscience. Il apprendra alors à comprendre le mot « c’était », formule qui livre l’homme aux combats, à la souffrance et au dégoût, et lui rappelle que son existence n’est au fond  rien d’autre qu’un éternel imparfait".

 

 Friedrich Nietzsche

Considérations inactuelles, (1873),II, Trad P. Rusch, Gallimard, coll « Folio » , 199O, pp95-96

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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commentaires

Melle Bulle 08/05/2012 14:50


Bonjour, je ne sais pas si vous verrez ce commentaire, cela ne me coute rien de tenter : Ce texte m'intéresse beaucoup, mais je n'arrive pas à dégager la question que N. aurait pu se poser en
écrivant cela, pourriez vous éclairer ma lanterne ?


Cordialement.

laurence hansen-love 08/05/2012 20:50



c'est l'éternelle question de l'opposition entre l'animal et l'homme..
 Mais, contrairement à de nombreux philosophes (excepté Rousseau), Nietzsche suggère que nous pouvons envier l'animal d'un certain point de vue au moins..



Cordroch J F 15/04/2011 14:26



Les souvenirs ne constituent pas forcément un passé que l'on porte comme un fardeau ,et auquel on serait accroché par des chaînes ,tel un boulet qui nous empêcherait d'aller de l'avant .Tout
dépend des souvenirs dont il sagit , et surtout des ruptures qu'il y a pu avoir dans le déroulement naturel de notre existence .


Les souvenirs d'enfance ,puis d'adolescence constituent un passé encombrant lorsque l'on nous contraint à les oublier afin de nous faire soit disant évoluer ,grandir ,et devenir ce que l'on veut
que l'on devienne .Il suffirait de nous laisser passer de l'enfance à l'adolescence ,puis à l'age adulte , en se contentant de respecter les transformations naturelles du corps et l'apparition
des nouveaux besoins ce celui-ci ,pour  que ,en l'absence de ruptures dans le rythme fondamental de l'évolution naturelle , se produise une continuité dans les souvenirs, permettant au passé
de ne faire qu'un avec le présent  .


Les souvenirs deviennent donc du passé,lorsqu'on les empêche de continuer à vivre ,en participant pleinement à tout ce qui est vécu dans le présent par l'individu . C'est le fait de rester
enfermer dans la mémoire en ne pouvant pas s'extérioriser a travers des actions instantanées , que les souvenirs deviennent pesant , car ne parvenant pas à se décharger de la charge émotionnelle
qu'ils peuvent contenir. Et tout cela est le résultat d'une éducation inadaptée car voulant faire de l'individu un être obéissant et contrôlable ,bien intégré dans le système .


Les souvenirs doivent rester vivant ,non pour être oubliés ,mais pour ne pas devenir des poids morts .Les souvenirs vivants deviennent alors des stimulants , des forces ,une puissance. Qu'ils
soient bons ou mauvais ,si l'énergie qu'ils constituent peut être évacuée ,investie, rapidement a travers des réactions et des actions sur la réalité présente ,ils n'auront pas le
temps de devenir une charge ,d'ou l'importance de ne pas chercher à les raviver ,à les entretenir , à les commémorer .


Le problème est que l'homme ,ayant perdu les liens fondamentaux le reliant à la nature ,qui justement lui permettait de ne pas conserver trop de souvenirs en lui , à besoin maintenant de les
entretenir afin de pouvoir disposer d'un fondement ,à partir duquel construire une existence artificielle.


L'insouciance de l'animal est réservée à ceux qui ont eu la chance de pouvoir passer les différentes étapes de leur évolution naturelle ,sans avoir à subir de ruptures dans son
déroulement, de la part de personnes désireuses de les voir devenir conformes à des modèles existentiels préconçus . A trop vouloir éduquer  l'individu , on introduit en lui un passé qui
devient un handicap dans la perception de l'instant présent .