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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 13:30

 

La démocratie et sa corruption

 

Selon Montesquieu, le « principe »  (c’est-à-dire, l’âme, ou encore « ce qui fait agir ») de la démocratie est la vertu (Livre III, chapitre 3 et Livre V, chapitres 1 à 5). Si ce principe se perd, la démocratie se corrompt. Il explique ici comment cette catastrophe peut se produire, et quelles en sont les conséquences :

 

LIVRE VIII

De la corruption des principes des trois gouvernements

 

CHAPITRE PREMIER

Idée générale de ce livre.

La corruption de chaque gouvernement commence presque toujours par celle des principes.

 

CHAPITRE II

De la corruption du principe de la démocratie

«  Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu'on perd l'esprit d'égalité, mais encore quand on prend l'esprit d'égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu'il choisit pour lui commander. Pour lors, le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu'il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges.

Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n'ont plus de poids : on n'a donc plus d'égard pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l'on n'a pas du respect pour les vieillards, on n'en aura pas non plus pour les pères : les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra  à aimer ce libertinage : la gêne du commandement fatiguera, comme celle de l'obéissance. Les femmes, les  enfants, les esclaves n'auront de soumission pour personne. Il n'y aura plus de moeurs, plus d'amour de l'ordre, enfin plus de vertu.

[...]

La démocratie a donc deux excès à éviter : l'esprit d'inégalité, qui la mène à l'aristocratie, ou au gouvernement d'un seul; et l'esprit d'égalité extrême, qui la conduit au despotisme d'un seul, comme le despotisme d'un seul finit par la conquête ».

[…]

CHAPITRE III

De l'esprit d'égalité extrême.

Autant que le ciel est éloigné de la terre, autant le véritable esprit d'égalité l'est-il de l'esprit d'égalité extrême.,. Le premier ne consiste point à faire en sorte que tout le monde commande, ou que personne ne soit commandé; mais à obéir et à commander à ses égaux. Il ne cherche pas à n'avoir point de maître, mais à n'avoir que ses égaux pour maîtres.

Dans l'état de nature, les hommes naissent bien dans l'égalité : mais ils n'y sauraient rester. La société la leur fait perdre, et ils ne redeviennent égaux que par les lois.

Telle est la différence entre la démocratie réglée et celle qui ne l’est pas ; que dans la première , on n’est égal que comme citoyen ; et que, dans l’autre, on est encore égal comme magistrat, comme sénateur, comme juge, comme père , comme mari, comme maître.

La place naturelle de la vertu est auprès de la liberté mais elle ne se trouve pas  plus auprès de la liberté extrême, qu’auprès de la servitude »

Montesquieu,  De l’Esprit des lois, Première partie,  Livre VIII, chapitre 5, pp 243-246 Ed. « G.F. Flammarion »

(1979)

 

Texte 6

 La liberté par la loi

 

 Les hommes confondent le plus souvent la liberté et  l’absence de contraintes. C’est pourquoi ils tendent à associer la liberté tantôt  à  la seule démocratie  tantôt à tel ou tel privilège. La réalité est cependant beaucoup plus complexe. La liberté n’est en aucun cas le  pouvoir, pour chacun, de faire tout ce qu’il veut.

 

 Chapitre II Diverses significations données au mot de liberté

 « Il n’y a point de mot qui ait reçu plus de différentes significations,  et qui ait frappé les esprits de tant de manières, que celui de liberté. Les uns l’ont pris pour la facilité de déposer celui à qui ils avaient donné un pouvoir tyrannique ; les autres, pour la faculté d’élire celui à qui ils devaient obéir ; d’autres, pour le droit d’être armés, et de pouvoir exercer la violence ; ceux-ci pour le privilège de n’être gouvernés que par un homme de leur nation, ou par leurs propres lois. Certain peuple a longtemps pris la liberté pour l’usage de porter une longue barbe. Ceux-ci ont attaché ce nom à une forme de gouvernement, et en ont exclu les autres. Ceux qui avaient goûté du gouvernement républicain l’ont mise dans ce gouvernement ; ceux qui avaient joui du gouvernement monarchique l’ont placée dans la monarchie. Enfin chacun a appelé liberté le gouvernement qui était conforme à ses coutumes ou à ses inclinations ; et comme dans une république on n’a pas toujours devant les yeux, et d’une manière si présente, les instruments des maux dont on se plaint ; et que même les lois paraissent y parler plus, et les exécuteurs de la loi y parler moins ; on la place ordinairement dans les républiques, et on l’a exclue des monarchies. Enfin, comme dans les démocraties le peuple paraît à peu près faire ce qu’il veut, on a mis la liberté dans ces sortes de gouvernements ; et on a confondu le pouvoir du peuple avec la liberté du peuple.

 

 Chapitre III Ce que c’est que la liberté

Il est vrai que dans les démocraties le peuple paraît faire ce qu’il veut ; mais la liberté politique ne consiste point à faire ce que l’on veut. Dans un Etat, c’est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu’à vouloir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être pas contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir.

Il faut se mettre dans l’esprit ce que c’est que l’indépendance, et ce que c’est que la liberté. La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent ; et si un citoyen pouvait faire ce qu’elles défendent, il n’aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. »

Montesquieu, De l’Esprit des Lois (1748) Livre X1, chapitres  2 et 3,  Première partie, pp 291-292, Ed.  « G.F. Flammarion »

 

 

 

Texte 7

 L’éducation et la république

 

En république, le citoyen est souverain. C’est pourquoi la vertu, c’est-à-dire le principe qui l’anime, en est la condition. Il appartient à l’éducation d’inspirer cette vertu, c’est-à-dire l’amour de la république :

 

« C'est dans le gouvernement républicain que l'on a besoin de toute la puissance de l'éducation. La crainte des gouvernements despotiques  naît d'elle-même parmi les menaces et les châtiments; l'honneur des monarchies est favorisé par les passions, et les favorise a son tour: mais la vertu  politique est un renoncement à soi-même qui est toujours une chose très pénible.

On peut définir cette vertu, l'amour des lois et de la patrie. Cet amour, demandant une préférence continuelle de l'intérêt public au sien propre, donne toutes les vertus particulières; elles ne sont que cette préférence.

 Cet amour est singulièrement affecté aux démocraties. Dans elles seules, le gouvernement est confié à chaque citoyen. Or, le gouvernement est comme toutes les choses du monde: pour le conserver, il faut l'aimer.

On n'a jamais ouï  dire que les rois n'aimassent pas la monarchie, et que les despotes haïssent le despotisme.

 Tout dépend donc d'établir dans la république cet amour; et c'est à l'inspirer que l'éducation doit être attentive. Mais, pour que les enfants puissent l'avoir, il y a un moyen sur: c'est que les pères l'aient eux-mêmes.

On est ordinairement le maître de donner à ses enfants ses connaissances; on l'est encore plus de leur donner ses passions. Si cela n'arrive pas, c'est que ce qui a été fait dans la maison paternelle est détruit par les impressions du dehors.

Ce n'est point le peuple naissent qui dégénère; il ne se perd que lorsque les hommes faits sont déjà corrompus ».

 

 Montesquieu, De l’Esprit des lois (1748), Première partie, Livre IV, chapitre V, p 160, Ed. G.F. Flammarion

 

 

Annexe :

 

 

Citation de Montesquieu commentée par Jacques Julliard :

 

« Soient les deux professions de foi suivantes

« Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose d'utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l'oublier. Si je savais quelque chose d'utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe, ou bien qui fût utile à l'Europe et préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime. »

Et voici la seconde :

« J'applique en quelque sorte une hiérarchie de sentiments et de dilections ; j'aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que les inconnues et les inconnues que mes ennemies. Par conséquent, j'aime mieux les Français, c'est mon droit. J'aime mieux les Européens ensuite. Et puis, ensuite, j'aime mieux les Occidentaux. J'aime mieux dans les autres pays du monde ceux qui sont alliés et ceux qui aiment la France. »

La première de ces déclarations est tirée des Pensées de Montesquieu, la seconde est de Jean-Marie Le Pen, qui l'a plusieurs fois répétée : on ne saurait rêver antithèse plus parfaite. La première est synonyme d'ouverture, la seconde de repli sur soi. La première traduit l'optimisme d'une bourgeoisie conquérante. La seconde, la crispation identitaire de classes moyennes menacées ou déclassées. C'est ce qu'au FN on a appelé la préférence nationale ».


Jacques Julliard, Le malheur français, Flammarion, p 29 (2005)

 

 

 

 

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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commentaires

Léa 08/06/2011 23:07



Très intéressant, exceptée l'histoire des femmes et des esclaves... C'était une autre époque, ce qui l'excuse un peu (un peu seulement!). 



laurence hansen-love 09/06/2011 19:23



exact!