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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 16:03

Sport orwellien ou « forrest gumpien » ?

(Dopage, justice sportive et autres petits

et grands plaisirs de la vie)

 

(partie 3)

 

Serge Provost

Professeur de philosophie

 

Halte au dopage ou à l’hypocrisie ?

 

Tellement de poncifs relatifs aux vertus du sport ont été proférés, tant de vies d’athlètes et de récits hagiographiques ont été narrées, et encore plus d’images des grands exploits dits sportifs — humains, transhumanistes, pharmaceutiques ? – passent encore en boucle dans nos médias qu’ils se doivent d’être, sur-le-champ, revisités et critiqués. N’est-ce pas exactement ce qu’a fait le vainqueur du court central du stade Roland-Garros de 1983: dégonfler les grands mythes fondateurs du sport contemporain : une activité saine et naturelle, la pureté de l'effort, l’égalité des chances (condition de la méritocratie), l’aléa des résultats ?

 

La réponse officielle n’a pas tardé à se faire entendre, non pas celle du peuple, mais celle, au nom de la morale publique, des garants de la doxa sportive : «Irresponsable !» (dixit le ministre David Douillet). Pourtant, il faudrait être sourd, aveugle ou gravement intoxiqué, voire drogué (sic), pour ne pas voir ce qui se passe dans «le merveilleux monde des amis du sport.» Quand on consulte les chiffres des records, on découvre de plus en plus de fiction et de science-fiction et de moins en moins de réalité «humaine, trop humaine». On relate même, pour s’en moquer, évidemment, des cas avérés de dopage chez les athlètes handicapés n’aspirant pourtant à aucun podium ou gloire monnayable ! Drogue et sport, la vieille paire donnant-donnant ! Faudrait-il s’incliner devant cette pandémie et, sportivement, lancer l’éponge ? En haut lieu, on s’insurge, mais qu’en est-il de ceux qu’il faut encore appeler «athlètes» ?

 

Le dopage : un calcul utilitaire ?

 

L’athlète qui s’apprête à succomber aux substances dopantes raisonne en termes utilitaristes et basiques : il fait un calcul coûts/bénéfices. Il ne pratique pas son sport pour le loisir et l’hygiène corporelle, il se prépare et se bat pour gagner. Dès lors, comment s’y prendre pour atteindre l’objectif ultime ? 

 

Calcul à haut risque, car tout sportif d’élite, un jour ou l’autre, se voit placé devant le dilemme suivant: dans ce monde réel, qui n’est pas le meilleur des mondes, s’il veut gagner, il doit faire le choix entre «avoir les mains sales» et «ne pas avoir de mains». Et, contrairement à l’âne de Buridan de la fable, qui mourra d’inanition, car incapable choisir entre le seau d’eau et le picotin se trouvant à égales distances de lui, il se doit de choisir, pour le meilleur ou pour le pire (lire : victoire ou défaite, éthique sportive ou tricherie immorale).

 

On l’aura compris, il s’agit d’un calcul utilitaire qui bazarde volontiers un des trois grands impératifs catégoriques kantiens. «Agis comme si la maxime (règle de conduite) de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature». Ce qu'il appelle le principe d'universalisation. En d'autres termes: fais l'effort d'être objectif et impartial dans la réciprocité. Oublie tes intérêts immédiats et demande-toi: est-ce que le monde se porterait mieux si tous faisaient ce que tu t'apprêtes à faire ? Par exemple, si tout le monde avait le droit de tricher et de mentir, les rapports humains, fondés sur la confiance, seraient-ils encore possibles ? Or, désolé de vous décevoir, morale kantienne et sport-business ne font pas très bon ménage... Ce dernier optera donc pour de petits arrangements avec l’utilitarisme pour Winners. 

 

Cela dit, l’erreur serait de croire que les sportifs consentiraient à se droguer sans le moindre conflit moral. Grave erreur, mais, de choix, ils n’ont guère. Crûment dit : le sport professionnel est élitiste, donc antidémocratique jusqu’au trognon. À moins, qu’ils ne se contentent de faire de la figuration. «L’important, c’est de participer !» disent les parents à leurs petits bout de chou habillés en Zinédine Zidane. Pas sûr qu’on gagne des médailles et des championnats avec d’aussi bons sentiments. «Toute activité physique n’est donc pas du sport: le facteur qui fait sa tournée à bicyclette ou les ami(e)s qui se retrouvent après un repas pour courir tranquillement en bord de mer ne font pas de sport.», écrit judicieusement Michel Caillat, (31 décembre 2009, Site Centre d'Analyse Critique du Sport.)

 

Fatalité de notre temps ? Quand l’être humain est sur le point de pouvoir se modifier lui-même, voire de se cloner, il est à craindre, comme à déplorer, que l’humanisme de grand-papa ne soit pas la solution. On ne retournera pas au quaternaire... Pourtant, notre modernité — y compris la post et l’hyper — est prométhéenne. Depuis quelques siècles déjà, elle se targue même de transgresser les limites. Francis Bacon, dans sa Nouvelle Atlantide, n’écrivait-il pas: «Reculer les bornes de l'empire humain en vue de réaliser toutes les choses possibles» ? Prométhée, lui-même, n’enfreignit-il pas les règles, comme les sportifs dopés d’aujourd’hui et de demain ?

 

Tous pour un, tous dopés, tous pourris ?

 

Son ouvrage a fait date. Pierre Ballester présentait des statistiques accablantes pour tout le cyclisme professionnel : «Depuis 1968, 85 % des vainqueurs du Tour auraient enfreint les règles antidopage au moins une fois dans leur carrière, ce qui serait aussi le cas de 72 % de ceux qui sont montés sur le podium et de 60 % de ceux qui se sont classés parmi les dix premiers.» (Tempêtes sur le Tour, Éditions du Rocher, 2008.) Et ne parlons pas d’athlétisme et des autres sport-spectacle de masse où la performance est de rigueur.

 

Outre l’argument de la permissivité et de la transparence égalitariste revendiquée, haut et fort, certains antiabolitionnistes affirment que le «dopage nouveau», programmes pointus en recherche et développement aidant, n'est, somme toute, pas plus dangereux pour la santé que le sport, professionnel et amateur de haut niveau, lui-même.

 

D’aucuns en rajoutent une couche dans le réalisme cynisme : nombre d’activités légales du citoyen ordinaire menacent plus gravement sa vie et celles des autres — limite que l’athlète dopé, dans le deuxième cas de figure, ne franchirait jamais (sic). Et d’ajouter: qui peut, aujourd’hui, sérieusement défendre qu’il est moins périlleux de fumer, de boire, de consommer journellement des médicaments «légaux» à pleines poignées, que de pratiquer certains sports extrêmes pour lesquelles les drogues sont le revers de médaille obligé — drogues dont nous maîtriserions, désormais, les effets. Cela reste à voir. Mais revenons à nos moutons noirs. Compte tenu des risques, pour eux et le sport en général, pourquoi le font-ils ?                                  À suivre.

                                                                                                                                          

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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