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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 16:05

Sport orwellien ou « forrest gumpien » ?

(Dopage, justice sportive et autres petits

et grands plaisirs de la vie)

 

(partie 4)

 

Serge Provost

Professeur de philosophie

 

La Sainte Trinité du dopage : dépassement de soi, concurrence et performance

 

À l’inépuisable question: «Pourquoi se droguent-ils ?», la réponse courte pourrait se résumer en 7 verbes: se préparer, se dépasser, se guérir, se soigner, se soulager, se reposer (cycle veille/sommeil), masquer (indétectabilité lors des contrôles antidopage).

 

N’entrons pas dans les détails sophistiqués. Disons seulement que les types et les méthodes de dopage se sont raffinés et spécialisés pour chaque sport, en fonction des diverses étapes de la compétition (avant, pendant et après). Chaque problème, chaque bobo disposent de sa drogue. On cible la musculature, l’oxygénation, la récupération, les traumatismes, etc. On pourrait même parler de «dopage à la carte» puisqu’il s’agit de répondre aux carences particulières d’un athlète unique selon ses objectifs spécifiques.

 

Quid de la finalité de toute conduite dopante, dans la vie personnelle comme dans le sport ? Les réponses, toujours les mêmes, gravitent autour de trois grands axes.

 

Le dépassement de soi

 

1) La logique obsessionnelle du dépassement de soi, du Viagra à l‘EPO, rendrait le dopage quasi inévitable, et ce, des psychostimulants amphétaminiques de Jean-Paul Sartre aux substances illicites  «officiellement indétectables» d’un Lance Armstong.

 

La concurrence

 

2) La concurrence féroce entre athlètes, laquelle, sans la justifier moralement, le rend paradoxalement nécessaire. «Le sport mesure la valeur humaine en millimètre et en centièmes de seconde» écrivent Bernard Arcand  et Serge Bouchard, (Quinze lieux communs, chapitre sur Le sport, Boréal, 1993), comment, dès lors, résister aux alléchants remontants chimiques si on rêve de se tailler la première place.

 

Grande question ontologique: prendre ou ne pas prendre pour être plus, That is the question ! Prendre ou ne pas prendre de corticoïdes, de stéroïdes anabolisants, d’hormones de croissance, d’érythropoïetine (EPO), s’autotransfuser ou non, autant de petites différences aux grandes conséquences: celles qui séparent la victoire de la défaite.

 

La performance

 

3) Pour vaincre la concurrence, il faut accomplir une gageure. L’athlète vit dans l’obligation d’exceller, il lui faut, dans le jargon anglicisé des entraîneurs : «performer». La performance est exigée, mieux: elle est  contractuellement exigible. Petit rappel, les grands propriétaires de clubs sportifs ont, sur les marchés, «acheté» une marchandise, appelée «joueur», et ils s’attendent à un retour sur investissement significatif. Do It ! Non pas l’invitant et l’incitatif Just Do It, comme dit un certain slogan publicitaire, mais l’imprécatoire Do It ! sinon «You are fired !» — (Tu es congédié !)   

 

Cette obsédante injonction à la victoire, se demandera-t-on, n’était-elle pas déjà inscrite dans la devise du baron de Coubertin : Citius, altius, fortius !  (Plus rapide, plus haut, plus fort), ces trois commandements constituant l’idéal de tout sport selon la grande tradition olympique ?

 

L’athlète baigne dans cet univers de compétition extrême où la lutte de chacun contre tous prévaut — il y a fort à parier que si on éliminait la fin (la performance), on éliminerait sans doute le moyen (le dopage). Or, comme on repousse toujours loin les frontières de l'exploit, on incite au dopage.

 

Si les universitaires américains, dit-on, font tout, tout, tout pour s’éviter la sanction du « Publish or perish » (publier ou mourir), non sans tricher un brin, l’athlète doit, lui aussi, affronter l’impératif catégorique de la performance, plus terrible encore, car immédiatement opératoire : «Gagne ou dégage !». Il n’existe pas, dans le sport professionnel, de clause enchâssée dans une convention collective garantissant un emploi à vie. Chacun des athlètes le sait: il est inconfortablement assis sur un siège éjectable.

 

Si l’on en croit les plaidoyers pro domo («pour sa cause») de plusieurs athlètes qui se sont fait pincer (on pense à Marion Jones, «The All American Black Girl», l’ex-idole et spinteuse américaine – qui fut condamnée, en 2008, à six mois de prison ferme pour parjure dans l’affaire Balco (un laboratoire qui fournissait des substances illicites à plusieurs grandes vedettes sportives) – aux nombreuses stars des Grands Tours cyclistes, leur désir de vaincre se comparait à la rage intrépide du soldat au front. Car pour ces compétiteurs extrêmes, le sport en était devenu une, une guerre, au point d’accepter de se compromettre dans des attitudes antisportives.

 

La performance et la victoire à tout prix, quitte à abaisser tout critère moral, au risque de s’abaisser à ses propres yeux, en s’exposant au ridicule, même s’il faut perdre sa réputation, le respect de ses amis, de sa famille et de ses fans.

 

L’éducation physique sans éducation éthique reconduit, à l’envers cette fois, et de façon tout aussi caricaturale, la vieille dualité corps/esprit. Jadis, l’esprit devait dominer le corps. Désormais, c’est l’inverse. Cette dualité, postmoderne et dangereuse, mutile et le corps et l’esprit du sportif en le réduisant à un corps-machine drogué de performances, performant, parce que drogué. Si tout ce qui compte est le record, on comptera alors un nombre record de cas de dopage. Phénomène qui n’est déjà plus le fait de comportements délinquants marginaux, mais une pratique étendue, et, pis encore, scientifiquement orchestrée.

 

Comprendre sans juger ni approuver ?

 

Sans donner carte blanche à la tricherie médicamentée, ni invoquer les «circonstances atténuantes» déresponsabilisant n’importe qui de faire n’importe quoi pour gagner, comment, ne pas prendre en compte les raisons qui la motivent — calendriers surchargés n’offrant que peu temps de récupération; surentraînement et obligation de «donner son  110 % » sont désormais la règle — sous peine d’être sévèrement sanctionné, soit en monnaie sonnante et trébuchante, soit en temps d’exposition médiatique, soit en hués de fans insatiables et eux-mêmes dopés aux performances. Ce qu’Aristote appelait «réalisme tempéré»: reconnaître les cas individuels et tenir compte des circonstances exceptionnelles. Le pratiquons-nous ? Attention: ce serait illégal !

                                                                            À suivre.

 

 

 

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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commentaires

dominique giraudet 07/12/2011 16:25


Dans ces conditions ce n'est plus du sport c'est de l 'élevage de lapins en batterie:le plus gros,le plus lourd,le plus rentable ..et en avant la musique stéroidale! Tout ce spectacle "sportif"
n'a plus de sportif que le nom . En ce sens l 'activité philosophique est bien plus sportive et belle ,noble car elle demande un exercice quotidien, sincère,vrai ,sans fioriture. Elle demande
aussi de l'humilité dans sa recherche constante et véritable de l'authenticité et de la vérité , autant le dire franchement cette histoire sur les valeurs humaines soit disant
générées   par le sport est une vaste fumisterie, une véritable hypocrisie sociale .  


Bien à vous,


Dominique Giraudet