Mercredi 21 octobre 2009 3 21 /10 /2009 14:30

Kant et le chimpanzé

Essai sur l’être humain, la morale et l’art

Georges Chapouthier, Belin, 2009

 

 Que de chemin parcouru ! Pendant des décennies, nous avons  enseigné à nos élèves qu’un abîme séparait l’homme des autres bêtes. Descartes avait établi, d’une manière qui  nous semblait irréfutable, que « seul l’homme pense » car il est le seul à posséder un langage articulé. Kant nous avait ensuite expliqué que l’être pensant est le seul qui est capable de surmonter sa propre nature et de se donner à lui-même la loi qu’il doit suivre. L’autonomie du sujet moral est, selon Kant, le fondement de sa dignité. En nous réclamant de Hegel, Sartre ou Lévi-Strauss, nous avons également enseigné que la culture – cette aptitude à inventer les formes symboliques sur lesquelles repose notre existence sociale -  était un mur infranchissable qui protégeait l’humanité de toute contamination par ses origines animales.

 Cette page est désormais tournée. Nous devons assumer, pour reprendre la célèbre admonestation freudienne, une quatrième « blessure narcissique » (après celle que nous ont infligés Copernic, Darwin et Freud). Ce nouveau coup porté est le fait d’une conjuration qui réunit éthologues et philosophes (Elisabeth de Fontenay, par exemple, pour son ouvrage Le silence des bêtes, 1998). A la fois biologiste et philosophe, Georges Chapouthier, dans un petit essai destabilisant, montre que nous sommes encore beaucoup plus proches des primates que ne le pensaient Darwin et Freud. La démonstration est implacable : l’homme est un animal, l’animal possède (lui aussi) une culture, la « différence » de l’homme, qui n’est pas seulement un animal, doit être pensée essentiellement en termes de « responsabilité ».
 « L’homme est d’abord un animal. Tous les résultats de la biologie démontrent que les mécanismes génétiques, biochimiques, ou physiologiques qui gouvernent nos corps sont voisins de ceux qui gouvernent  les corps des autres êtres vivants, et particulièrement de ceux qui nous ressemblent le plus, mammifères et notamment les singes » (p 29).  Non seulement hommes et chimpanzés partagent près de 99 % de leurs gènes, mais encore, sur le plan de la pensée, le modèle des « structures en mosaïque » nous oblige à admettre qu’il existe une continuité entre l’intelligence animale et celle de l’homme. La mémoire, la conscience, le langage existent en effet chez les animaux supérieurs, quoique sous des formes rudimentaires. Elles s’emboîtent et se superposent dans le cas de l’intelligence humaine. Il existe donc une hiérarchie de consciences, ainsi qu’une grande diversité d’aptitudes mnésiques et linguistiques, de telle sorte que ni la conscience ni la mémoire ni le langage ne peuvent être plus tenus pour les propres de l’homme. 

 Si l’être humain possède une aptitude extrêmement développée à la pensée symbolique, les éthologues nous apprennent toutefois que les comportements « culturels » ne sont pas davantage une particularité de  l’homme. Les animaux, contrairement aux idées reçues, sont parfois très inventifs en ce qui concerne les « médiations de l’action » (outils et « protolangages »). Dans un long chapitre, Georges Chapouthier nous raconte  par exemple comment certains oiseaux fabriquent des tampons avec lesquels ils colorient leur plumage, à la manière dont un homme se pare en vue d’une fête, tandis que certains animaux sont capables d’utiliser des symboles arbitraires et abstraits qui témoigne de l’ébauche d’une « pensée symbolique ». On sait aujourd’hui que le perroquet est capable de « tâches conceptuelles », à cet égard il est aussi intelligent que les grands singes ou les dauphins (Irène Pepperberg). En outre, on admet aussi que la « théorie de l’esprit », (aptitude à deviner ce que l’autre pense) n’est pas l’apanage de l’homme, et que les animaux sont capables de tricher (la tricherie est une variante du mensonge) comme ces femelles chimpanzés qui copulent en cachette et en silence pour ne pas éveiller les soupçons de leur « conjoint ».

 Plus surprenant sont les observations concernant le « sens moral » des animaux («  l’altruisme n’est pas réservé à notre espèce »).Contrairement à ce que soutenait Lévi-Strauss, l’interdit de l’inceste que l’on trouve chez  l’essentiel des primates, n’est « en rien une règle spécifique de l’espèce humaine » (p. 55). De façon générale, les animaux n’ignorent pas la contradiction entre intérêts individuels et intérêts collectifs » et peuvent adopter des stratégies d’ « ordre moral », tels que comportements de réconciliation, ou encore d’apaisement, qui s’apparentent à ce que nous nommons le « pardon ».

Enfin l’auteur consacre des pages étonnantes  aux « choix éthiques » des animaux, nous conduisant à considérer que nos activités esthétiques comportent une base biologique et naturelle. Les animaux aussi dansent, chantent, et honorent à leur manière l’exubérance vitale et la profusion des formes et des qualités sensibles. Or, l’esthétique, comme l’avait bien vu Kant, quoique dans une perspective opposée, constitue un chemin vers la morale (« Le beau est le symbole du bien »).

 Si ni le goût pour la beauté, ni le sens moral ne sont l’apanage de l’homme, les animaux, on veut bien le reconnaître, ne sont pas des « philosophes moraux » (Franz de Waal. Le bon singe ; les bases naturelles de la morale). Le dernier chapitre de l’ouvrage (« Epilogue ») montre que si l’être humain constitue une synthèse réussie entre la nature (base de notre altruisme tout relatif) et la culture (qui dicte l’essentiel de nos comportements esthétiques et sociaux), il est aussi le seul agent du mal/ Le « mal » évoqué ici n’est pas seulement relatif (comme l’agressivité naturelle de l’animal) mais absolu. Ses ressorts ne sont pas seulement politiques (dans le cas du génocide) mais aussi métaphysiques. Dans un passage consacré aux « fleurs empoisonnées de la culture », l’auteur évoque la cruauté gratuite de certaines pratiques à l’égard des animaux qui témoignent des penchants à la fois inhumains et à proprement parler « contre-nature » de l’ « animal savant » (l’homme).

 S’ils ne sont pas doués de ce puissant cerveau qui nous a permis de mettre au point, entre autres, la bombe atomique, les animaux ont pourtant droit sinon à notre respect, en tout cas à notre sollicitude. « Seule une éthique fondée dans l’ampleur de l’être » (Hans Jonas) peut nous amener aujourd’hui à tourner la page kantienne de notre suffisance devenue irresponsable et même suicidaire.

 

 

 

Par laurence hansen-love - Publié dans : Préparation IEP (sciences-po) - Communauté : Culture générale
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

En effet le singe est plus proche de nous que nous aimerions le croire. Frans de Waal le montre bien. On peut voir notamment cette vidéo ( http://www.canalc2.tv/video.asp?idVideo=2982&voir=oui de 1h09 à 1h41). Les grands primates aussi possèdent une morale, même embryonnaire. Cela prouve notamment qu'il existe une morale naturelle et qu'il ne s'agit pas d'un simple vernis pour berner les autres. La morale est donc, au moins partiellement, de façon embryonnaire, un inné plus qu'un acquis.
Commentaire n°1 posté par iepStrasbourg09 le 22/10/2009 à 18h59
merci!
Réponse de laurence hansen-love le 23/10/2009 à 21h15

Bonjour,

Je voulais intervenir, pour simplement dire que ce texte est brillant de vérité. L'homme n'est pas, mais pas du tout un "animal raisonnable" (Aristote), et encore moins un animal rationnel. C'est prouvable à bien des égards, en économie (l'homme n'est pas un homo economicus), en psychologie (les instincts, l'inconscient et ses messages subliminaux), en terme d'émotions notamment (l'homme peut-être sujet à la haine, ce qui est bien éloigné de la raison de l'esprit). L'homme est avant tout un grand chimpanzé, ce que nous montre la biologie, l'ethnologie. Nous agissons selon des phénomènes de tribus, mais à d'immenses échelles. 
Affirmer que l'homme dépasse l'animal (et même au-déla) c'est faire parler notre narcissisme. Ce qui nous différencie de l'animal, c'est le mal absolu (totalement d'accord avec l'auteur), l'homme torture pour le plaisir, l'animal en aucun cas. Les guerres sont des preuves "vivantes" de notre séparation avec l'animal. 

 

Commentaire n°2 posté par Dangelo le 22/10/2009 à 23h06
OUi, je suis assez d'accord. Edgar Morin dit que nous sommes  l'animal "demens"
Réponse de laurence hansen-love le 23/10/2009 à 21h16
Un sale coup à toutes les philosopies de la liberté qui ont ensemencé le 20eme siècle. Entre nature et culture, le curseur penche désormais vers le premier terme !
Commentaire n°3 posté par Tietie007 le 26/10/2009 à 09h42

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Février 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
             
<< < > >>
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés