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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 13:49

 

" Nous sommes d'autant moins enclins à parler d'identité européenne, que nous avons choisi l'Europe pour en finir avec les maléfices de l'identité. Fuir éperdument l'enracinement, l'attachement, l'héritage; résilier tout prédicat identitaire, se désaffilier: telle est la mission autocivilisatrice que s'assigne l'Europe en tant qu'Union européenne.
Et cela ne suffit pas. Un autre travail, simultanément, lui incombe. Car un autre traumatisme la hante : la colonisation, c'est-à-dire le processus d'expansion par lequel certains pays en sont venus à prendre possession de territoires extérieurs aux leurs et à placer leur population sous la domination d'un mode d'existence individuelle et collective imposé comme le seul et unique modèle de civilisation possible. Sous le regard de ceux que Frantz Fanon a appelés les

 « damnés de la terre », l'universalisme européen n'apparaît pas moins coupable que l'explosion des particularismes qui ont dévasté l'Europe car il est lui-même un particularisme qui s'ignore, un chauvinisme caché.
Les Lumières ont décrit l'Histoire comme le mouvement progressif au cours duquel s'estompent les particularités et se rompent tes cloisonnements entre les hommes. Et l'Europe, qui se perçoit elle-même comme l'avant-garde de cette marche vers l'universalité, a justifié son hégémonie planétaire par sa vocation de s'ouvrir. L' Europe n'est rien de substantiel, dit Ulrich Beck, et, ajoute-t-il: l'envers de cette vacuité substantielle est une tolérance, une ouverture radicale. Il revient donc à l'Europe d'emprunter résolument la voie kantienne d'une identité négative, c'est-à-dire, comme l'écrit le philosophe francais Jean-Marc Ferry, « une identité dont le principe consiste dan' la disposition à s'ouvrir sur d'autres identités ». Tout le contraire, autrement dit, d'une identité identitaire repliée sur ses valeurs patrimoniales, autocentrée sur son fond spirituel et soucieuse d'en affirmer la spécificité. Gianni Vattimo synthétise ce nouvel idéal européen sous la forme d'un slogan, « De l'universalisme à l'hospitalité », et il prend l'exemple du dialogue interreligieux : « Si elle veut se concrétiser sous la forme de l'hospitalité, l'identité du chrétien ne peut que se réduire presque totalement à écouter ses hôtes et à leur laisser la parole. »
Tous ces penseurs européens nous disent que la Turquie doit pouvoir faire partie de l'Europe, car l'Europe elle-même  ne fait plus partie de l'Europe: elle n'est pas une civilisation mais une gerbe de valeurs. En d'autres termes, qu'il ne revient plus à l'Europe de convertir qui que ce soit - conversion religieuse ou résorption de la diversité des cultures dans la catholicité des Lumières. L'Europe doit s'arracher à elle-même, non pour que les autres l'imitent mais pour qu'ils puissent être euxmêmes. Elle choisit la voie kantienne, mais elle ne répudie pas le romantisme en faveur de l'Aufklärung, elle préconise un romantisme pour autrui. Elle ne doit plus être la civilisation universelle : elle doit s'extraire de son être pour ne forcer personne d'autre à renoncer au sien. Il lui -revient de mettre sa culture à distance afin que chaque culture puisse vivre à l'aise sur son sol. Bref, l'abstraction n'est pas pour elle un titre de gloire, mais la forme prise par sa repentance."

 Causeur, novembre 2011

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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