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25 février 2011 5 25 /02 /février /2011 13:07

Hegel se demande ici pour quelles raisons les peuples se sentent d’emblée aimantés par ses « conducteurs d’âmes » auxquels l’Histoire rendra effectivement hommage, mais dans un second temps.

 

 

"Il est difficile de savoir ce qu’on veut. On peut certes vouloir ceci ou cela, mais on reste dans le négatif 1 et le mécontentement. Mais les grands hommes savent aussi que ce qu’ils veulent est l’affirmatif. C’est leur propre satisfaction qu’ils cherchent : ils n’agissent pas pour satisfaire les autres. S’ils voulaient satisfaire les autres, ils eussent eu beaucoup à faire parce que les autres ne savent pas ce que veut l’époque et ce qu’ils veulent eux-mêmes. Il serait vain de résister à ces personnalités historiques parce qu’elles sont irrésistiblement poussées à accomplir leur œuvre. Il appert 2 par la suite qu’ils on eu raison, et les autres, même s’ils ne croyaient pas que c’était bien ce qu’ils voulaient, s’y attachent et laissent faire. Car l’œuvre du grand homme exerce en eux et sur eux un pouvoir auquel ils ne peuvent pas résister, même s’ils le considèrent comme un pouvoir extérieur et étranger, même s’il va à l’encontre de ce qu’ils croient être leur volonté. Car l’Esprit en marche vers une nouvelle forme est l’âme interne de tous les individus ; il est leur intériorité inconsciente, que les grands hommes porteront à la conscience. Leur œuvre est donc ce que visait la véritable volonté des autres ; c’est pourquoi elle exerce sur eux un pouvoir qu’ils acceptent malgré les réticences de leur volonté consciente : s’ils suivent ces conducteurs d’âmes, c’est parce qu’ils y sentent la puissance irrésistible de leur propre esprit intérieur venant à leur rencontre.

 Si, allant plus loin, nous jetons un regard sur la destinée de ces individus historiques, nous voyons qu’ils ont eu le bonheur d’être les agents d’un but qui constitue une étape dans la marche progressive de l’Esprit universel."

 Friedrich Hegel, La Raison dans l’histoire (1830), traduction K. Papaioannou, Plon 1965, 10/18, pp 123

 

NOTE 1 : En général, on sait ce que l’on ne veut pas, mais ce que l’on veut reste vague.

NOTE 2 : Il  appert : il apparaît.

 

 

 

 

 Les échecs, les impasses, les conflits, les guerres, les crises, tout ce que Hegel nomme le  « négatif », contribue néanmoins à la réalisation d’une œuvre. Il s’agit de l’œuvre de la raison.

 

Le plus noble et le plus beau nous fut arraché par l’histoire : les passions humaines l’ont ruiné. Tout semble voué à la disparition, rien ne demeure. Tous les voyageurs ont éprouvé cette mélancolie. Qui a vu les ruines de Carthage, de Palmyre, Persépolis, Rome sans réfléchir sur la caducité des empires et des hommes, sans porter le deuil de cette vie passée puissante et

riche ? Ce n’est pas, comme devant la tombe des êtres qui nous furent chers, un deuil qui s’attarde aux pertes personnelles et à la caducité des fins particulières : c’est le deuil désintéressé de la ruine d’une vie humaine brillante et civilisée.

 Cependant  à cette catégorie du changement se rattache aussitôt à un autre aspect : de la mort renaît une vie nouvelle. […] Ainsi l’Esprit affirme-t-il ses forces dans toutes les directions. Nous apprenons quelles sont celles-ci par la multiplicité des productions et des créations de l’Esprit. Dans la jouissance de son activité il n’a affaire qu’à lui-même. Il est vrai que  lié aux conditions naturelles intérieures et extérieures, il y rencontre non seulement des obstacles et de la résistance, mais voit souvent ses efforts échouer. Il est alors déchu dans sa mission en tant qu’être spirituel dont la fin est sa propre activité et non son œuvre, et cependant il montre encore qu’il a été capable d’une telle activité.

Après ces troublantes considérations, on se demande quelle est la fin de toutes ces réalités individuelles. Elles ne s’épuisent pas dans leurs buts particuliers. Tout doit contribuer à une œuvre. A la base de cet immense sacrifice de l’Esprit doit se trouver une fin ultime. La question est de savoir si, sous le tumulte qui règne à la surface, ne s’accomplit pas une œuvre silencieuse et secrète dans laquelle sera conservée toute la force des phénomènes. Ce qui nous gêne, c’est la grande variété, le contraste de ce contenu. Nous voyons des choses opposées être vénérées comme sacrées et prétendre représenter l’intérêt de l’époque et des peuples. Ainsi naît le besoin de trouver dans l’Idée la justification d’un tel déclin. Cette considération nous conduit à la troisième catégorie, à la recherche d’une fin en soi et pour soi ultime. C’est la catégorie de la Raison elle-même, elle existe dans la conscience comme foi en la toute-puissance de la Raison sur le monde. La preuve sera fournie par l’étude de l’histoire elle-même. Car celle-ci n’est que l’image et l’acte de la Raison".

 

 Friedrich Hegel

La Raison dans l’histoire (1830), traduction K. Papaioannou, Plon 1965, 10/18, pp 54-56

 

 

 

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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commentaires

Tom 06/03/2011 13:18



Les seules explications que je voyais étaient celles là:


-Luther a permis aux chrétiens de s'émanciper de l'autorité pontificale et de propager des valeurs (celles du protestantisme) plus libérale et plus individualistes.


-Alexandre a propagé dans son sillage la culture grecque (ce qui ne veut pas forcément dire la démocratie).


-Napoléon a permis aux peuples européens d'accéder aux idées de la Révolution francaise.


Dans les deux derniers cas je vois surtout des conquérants mégalomanes qui ont été la cause des plus grandes guerres de l'Histoire (proportionnellement à la population francaise de l'époque les
guerres napoléonniennes ont été plus meurtrières que la première guerre mondiale). Quant à Luther si on lui impute la naissance du capitalisme (comme weber) il faudrait aussi lui mettre sur le
dos la guerre de trente ans, la st Barthélemy,...


Si il ne s'agit que de marquer l'histoire je veut bien. Mais si il s'agit de faire accéder à la liberté je trouve ça tordu comme raisonnement....



laurence hansen-love 06/03/2011 16:01



tordu????


 Pourquoi ne lisez pas Hegel avant de le juger?



Tom 04/03/2011 15:36



Dans ce cas vos exemples portaient à confusion, ce qui explique que ma question vous semble absurde (de toute façon les termes que j'ais utilisé n'étaient pas adéquats): vous citiez deux figures
extrémement positives (ou du moins vu comme telles). Mais par contre je ne comprend pas en quoi Luther et surtout Alexandre ou Napoléon ont permis d'accéder à la liberté ou alors avec un raisonnement assez tordu...



laurence hansen-love 04/03/2011 21:25



je ne qualifierais pas de "tordu" le raisonnement de Hegel ("la raison dans l'histoire"), ce terme ne me paraît pas approprié



Tom 01/03/2011 10:53



Est-ce qu'un grand homme pour Hegel doit nécessairement être "parfait" au niveau de ses idées (pas de sa vie privé) et en avance sur son temps? Pour m'expliquer je pense ici à Gandhi qui pensait
(contrairement à Nerhu) que les castes étaient un moyen utile de maintenir la paix sociale.



laurence hansen-love 01/03/2011 14:28



Un  "grand homme" n'est pas "parfait"(???)


 C'est quoi un homme parfait? Avec ou sans guillemets..


Etrange votre question


En plus les exemples sont de moi,  pas de Hegel ( anachronisme).
 Pour Hegel , les grands hommes sont : Alexandre, Napléon, Luther. Lisez Hegel par pitié!



Laure 25/02/2011 19:30



les gradns hommes savent mieux ce qu'ils veulent que le peuple, et il est vain de vouloir leur résister...


la vision du grand homme, son idée, étant plus importante que la réalité, il a raison contre outes les autres (le peuple) mais lui seul le sait, et ce n'est que plus tard que l'on reconnaîtra sa
grandeur...


hum...c'est la porte ouverte à toutes les folies et les totalitarismes...



laurence hansen-love 26/02/2011 10:45



Non, non!


 Vous inventez!


 "il est vain de vouloir lui résister" : qui a dit cela? pas Hagel!


"Son idée est plus importante que la réalité"? ce n'est pas du tout cela! Pour Hegel, l'Idée , c'est le réel, et le but de l'histoire est la liberté. Un dictateur n'est pas un "grand homme".
N'est un "grand homme"  (Mandela par exemple, ou Gandhi )que celui qui aide un peuple à accéder à la liberté, qui est le but de l'histoire.


 Vous faites un contre-sens, et ce contre-sens est habituel sur la notion de "grand homme" selon Hegel.