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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 10:55

Éthique du consentement 

Autour de l’affaire DSK et autres actualités tordues

Partie 2

 

 

Serge Provost

Professeur de philosophie 

 



 «Le cannibale de Rotenbourg»… 


Vous souvenez-vous de cette histoire surréaliste du «cannibale de Rotenbourg» (Allemagne) qui se répandit comme une traînée de poudre à l’échelle planétaire ? Elle démontra, entre autres choses, que le consentement mutuel n’autorise en rien la licence morale et n’échappe pas à la justice.

 

Il s’agit, comme on dit dans les films, de l’aventure «réellement vécue», d’Armin Meiwes, 42 ans. Ce quadragénaire a dû répondre à des accusations de «meurtre par plaisir». Tous les médias de l’époque parlèrent de lui et, tout autant, sinon davantage, de sa victime, hors-norme, Bernd Juergen Brandes, qui avait «accepté» d’être assassiné afin qu’un inconnu rencontré sur Internet (Meiwes en l’occurrence) puisse satisfaire son fantasme de cannibalisme.

 

La petite annonce meiwesienne, lancée d’Allemagne, se lisait comme suit : «Manger un humain serait ma plus grande jouissance.» Les versions varient, mais on prétend qu’il passa 80 petites annonces sur Internet, reçut 5 réponses, desquelles il en sélectionna une. Le récit des faits est proprement stupéfiant et intolérable : «Après avoir eu des rapports sexuels, d’un commun accord les deux hommes décident de couper le sexe de Brandes et de le déguster de concert. Après avoir sectionné le pénis, ils le flambent, le goûtent puis décident de le faire cuire. Pendant plus de 9 heures, la scène va être enregistrée sur une cassette vidéo qui sera d’ailleurs saisie par la police.

 

Après avoir terminé leur repas, Armin Meiwes tue son invité de plusieurs coups de couteau dans le cou. Il transporte ensuite le corps dans sa cave, le pend par les pieds, l’étripe avant de le découper en morceaux.» (Extrait de Fidès Journal.com, mai 2009). Ceux qui désireraient aller plus loin n’ont qu’à lire les propos de l’assassin dans un documentaire et un ouvrage de Günter Strampf intitulé Entretien avec un cannibale (disponible sur You Tube. ) Son avocat eut beau plaider le bizarroïde «crime sur demande» pour réduire la peine de son client, il n’échappa pas à la prison.

 

En passant, pour la petite histoire, qui explique parfois la grande («Histoire écrite avec une hache majuscule», disait l’humoriste), M. Meiwes serait devenu végétarien et fervent militant écologiste. Le motif de cette conversion ? «Le sort infligé aux animaux est aussi disgracieux que mon crime», confesse-t-il (Daily Mail, novembre 2007). Preuve de son évolution morale positive et des vertus de la rééducation, il aurait récemment déclaré: «C’est un péché et je regrette l’homicide. Mais pour ce qui est du repas, je vois ça autrement.»

 

Arwin Meiweis avait-il mal lu et piètrement interprété le chapitre «des cannibales» des Essais de Montaigne dans lequel il écrivait: «Mieux vaut manger son prochain que de la tuer.» ? Ou, peut-être, prit-il trop à la lettre l’observation paradoxale d’un certain Claude Lévi Strauss : «Nous sommes tous des cannibales. Le moyen le plus simple d’identifier autrui à soi-même, c’est encore de le manger.» (article publié dans La Repubblica, en 1993) ?…

 

Quand le consentement n’est pas exigible

  

Nombre d’actions ne requièrent pas le consentement de l’autre. Il ne faut pas d’autorisation spéciale aux parents d’enfants en bas âge, ou mineurs, pour les protéger, souvent contre leurs désirs et contre eux-mêmes. «Le, la ou les chefs de famille», tels que les dénomme la loi, leur interdisent carrément la pratique de certaines activités, imposent, à sens unique, des  horaires de vie stricts et autres contraintes et obligations, même alimentaires. Ces limitations imposées font d’ailleurs partie de leur responsabilité parentale. Le droit et la morale dominante les y autorisent. De même, les tuteurs de personnes en perte d’autonomie mentale prennent les décisions en lieu et place de leur commettant.

 

Ailleurs dans le monde, pour des raisons moralement contestables, voire indéfendables, le travail des enfants est permis ou toléré, en vertu de coutumes ou de nécessités économiques extrêmes, indépendamment de la volonté des principaux concernés.

 

Si des comportements ou des habitudes de vie n’ont de conséquences délétères que pour la personne concernée, quelque exigence de consentement n’est pas nécessaire. Dans les sociétés occidentales contemporaines, où les mœurs sont relativement libres, la tolérance extensible (alcool, jeux, sports extrêmes), il revient à chacun d’assumer les conséquences de son mode de vie. Quand on ne fait de mal à personne, personne n’est en droit d’interdire.

 

Par delà les «devoirs stricts envers soi-même» chers à la morale kantienne (rappel : les devoirs stricts : «ne pas se tuer», «ne pas se mutiler», «ne pas dégrader l'humanité dans sa propre personne et celle des autres» — par l'évitement d'une sexualité « contre nature », la modération face à la nourriture, l'alcool et les drogues) – voir son livre Fondements pour la Méthaphysique des mœurs, Paris, 2000, Hatier, ces victimless crime (crimes sans victimes), comme le dit une expression américaine, ne relèvent plus du code pénal ou criminel, mais de la morale privée, du sacro-saint droit post-moderne d’être soi. Certes, la liberté d’expression, constitutionnellement reconnue à tous, permet, à tout un chacun, de porter un jugement évaluatif, même public, sur des mœurs estimées dangereuses et donnant le mauvais exemple, mais cela doit s’arrêter là.

 

Quand le consentement est sous influence 

 

Sur nombre de cas graves de consentement suspects, nous avons les yeux grands fermés. Parce que nous ne voulons pas les voir, les dénoncer, les conceptualiser, par impuissance morale ou simple réalisme?

 

Enfonçons une porte ouverte : le consentement n’exclut pas la contrainte.  C’est, en quelque sorte, la reconduction de l’éternel débat philosophique entre liberté et déterminismes. Si les seconds l’emportent, peut-on encore parler de consentement ? Divers facteurs biaisent, arrachent littéralement le consentement aux personnes : contrainte physique, psychologique, morale, propagande idéologique ou religieuse, influence et manipulation intellectuelle, amoureuse (chantage), historique (guerre), financière, soumission obligatoire à des pressions hiérarchiques, etc. (voir de Michela Marzano Je consens, donc je suis, Puf, 2006).

 

In Mémoriam : Philippe Léotard, Françoise Sagan, Serge Gainsbourg et Charlie Sheen  

 

Ils n’ont pu tirer profit des «circonstances atténuantes», eurent-ils eu les meilleurs avocats du monde, mais ils l’avaient revendiqué publiquement et, espéraient-ils, voulaient, eux aussi, faire jurisprudence. Des cas, parmi tant d’autres, le comédien, chanteur et poète Philippe Léotard et l’écrivaine Françoise Sagan, abonnés aux substances illégales et illicites connues, arguaient le droit à la défonce «jusqu’à la mort» au nom de la liberté individuelle, de la parfaite connaissance de leur addiction et des conséquences inhérentes à leurs létales habitudes de surconsommation. Ainsi parlait aussi Serge Gainsbourg. Et tant d’autres.

 

On pourrait allonger la liste ad infinitum. Suivez-vous la saga de l’acteur, scénariste et producteur vedette et multi-intoxiqué Charlie Sheen faisant présentement rage aux États-Unis? (Cliquez sur You Tube !) À lui, comme aux autres morts illustres, la cour exprima une prévisible fin de non-recevoir à des demandes jugées excessives et inappropriées. Il y a consentement et consentement : même le consentement librement consenti de nuisance à soi-même, fut-il celui des «Rich and Famous» n’est pas juridiquement recevable.         À suivre


                                        


 

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Published by laurence hansen-love - dans Actualité
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