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10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 21:06

Un moment clé  est celui de la démocratie athénienne selon Castoriadis:

 

 Voici pourquoi les grecs ont inventé la politique :

 

"On entend maintenant dire : les Grecs ont inventé « le »  politique. On peut créditer les Grecs de beaucoup de choses - surtout : d'autres choses que celles dont on les crédite   d'habitude -, mais certainement pas de l'invention de l'institution de la société, ou même du pouvoir explicite. Les Grecs n'ont pas inventé « le» politique, au sens de la dimension de pouvoir explicite toujours présente dans toute société ; ils ont inventé ou mieux, créé, la politique, ce qui est tout autre chose. On se dispute parfois pour savoir dans quelle mesure il y a de la politique avant les Grecs. Vaine querelle, termes vagues, pensée confuse. Avant les Grecs

 (et après) il y a des intrigues, des conspirations, des trafics d'influence, des luttes sourdes ou ouvertes pour s'emparer du pouvoir explicite, il y a un art (fantastiquement développé en Chine, par exemple) de gérer le pouvoir existant, même de l' " améliorer ». Il y a des changements explicites et décidés de certaines institutions - même des ré-institutions radicales (« Moïse » ou, en tout cas, Mahomet). Mais dans ces derniers cas, le législateur excipe d'un pouvoir d'instituer qui est de droit divin, qu'il soit Prophète ou Roi. Il invoque ou produit des Livres sacrés. Mais si les Grecs ont pu créer la politique, la démocratie, la philosophie, c'est aussi parce qu'ils n'avaient ni Livre sacré, ni prophètes. Ils avaient des poètes, des philosophes, des législateurs et des polirai.

La politique, telle qu'elle a été créée par les Grecs, a été la mise en question explicite de l'institution établie de la société ce qui présupposait, et cela est clairement affirmé au Vième  siècle, qu'au moins de grandes parties de cette institution n'ont rien de « sacré », ni de « naturel », mais qu'elles relèvent du nomos. Le mouvement démocratique s'attaque à ce que j'ai appelé le pouvoir explicite et vise  à  le réinstituer. Comme on le sait, il échoue (ou n'arrive morne pas à prendre un vrai départ) dans la moitié des poleis. Il n'empêche que son émergence travaille presque toutes les poleis, puisque aussi bien les régimes oligarchiques ou tyranniques doivent, face à lui, se définir comme tels, donc apparaître pour ce qu'ils sont. Mais il ne se borne pas à cela, il vise potentiellement la ré-institution globale de la société et cela s'actualise par la création de la philosophie. Non plus commentaire ou interprétation de textes traditionnels ou sacrés, la pensée grecque est ipso facto mise en question de la dimension la plus importante de l'institution de la société : des représentations et des normes de la tribu, et de la notion même de vérité. Il y a certes, partout et toujours,

 « vérité ». socialement instituée, équivalent de la conformité canonique (les représentations et des énoncés avec ce qui est socialement institué comme l'équivalent d'« axiomes » et de « procédures de validation ». Il vaut mieux l'appeler simplement correction (Richtigkeit). Mais les Grecs créent la vérité comme mouvement interminable de la pensée mettant constamment à l'épreuve ses bornes et se retournant sur elle-même (réflexivité), et ils la créent comme philosophie démocratique : penser n'est plus l'affaire de rabbins, de prêtres, de mollahs, de courtisans ou de renonçants - mais de citoyens qui veulent discuter dans un espace public créé par ce même mouvement ».

 

Aussi bien la politique grecque, que la politique kata ton orthon logon, peuvent être définies comme l'activité collective explicite se voulant lucide (réfléchie et délibérée), se donnant comme objet l'institution de la société comme telle. Elle est donc une venue au jour, partielle certes, de l'instituant en personne (dramatiquement, mais non exclusivement, illustrée, par les moments de révolution). La création de la politique a lieu lorsque l'institution donnée de la société est mise en cause comme telle et dans ses différents aspects et dimensions (ce qui en fait découvrir rapidement. expliciter, mais aussi articulée  autrement la solidarité), donc, lorsqu'un autre rapport, inédit jusqu'alors, est créé entre l'instituant et l'institué".

 

 Cornélius Castoriadis,   Le monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe, III, Seuil, 1990, pp 126-127

 

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Published by laurence hansen-love
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commentaires

Cordroch J F 13/11/2011 09:39



la politique et la philosophie telles que les pratiquaient les Grecs sont aujourd'hui complètement dénaturées , comme l'est tout ce qui se faisait avant l'avènement des grandes idéologies , à
commencer par les religions monotheistes , et qui se pratiquait de manière spontanée , sans arrières pensées ,ni fialités prédéterminées  .Il suffit qu'une idéologie fixe une finalité
existentielle autre que celle de la nature ,(si l'on peut dire que la transformation permanente de l'énergie vitale est une finalité ) , pour que l'homme perde toute spontanéité dans le
fontionnement de sa pensée et de son corps , qui normalement obeissent au même processus de l'interaction aléatoire entre les différentes forces agissantes au sein du processus naturel de vie .


Vous avez raison ,Laurence ,la foi et la religion sont deux choses différentes. La première consiste a éprouver au fond de soi une force agissante ,la seconde à rechercher à l'extérieur de soi
une justification à son existence ,que le fait d'avoir la foi permet de se passer .La foi en la vie étant la seule foi que tout être vivant devrait posséder ,et dont seul l'homme  manque
,d'où les idéologies , la politique et la philosophie dénaturées .



Tom 12/11/2011 16:07



Haaaa moi qui trouvais que vous insistiez trop sur la "Foi" là où la Religion a aussi une dimension sociologique très importante...



laurence hansen-love 12/11/2011 21:13



je ne comprends pas...


 La religion dont parle Gauchet, c'est le fait religieux, c'est-à-dire une configuration complexe dont la raison d'être, en dernier ressort, est de soutenir et de valider les insitutions
politiques...


 La foi, c'est une autre histoire. On peut avoir foi en la raison, foi en la science...