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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 13:53

L'historien ( anglo-saxon) des idées, Tony Judt, explique dans le passage suivant de son livre-testament (il est mort en 2010) pourquoi l'idéologie marxiste,  une "religion séculière" selon lui,  a  constamment lutté contre le régime "prosaïque" qu'est la social-démocratie. Pour un marxiste, c'est l'économie qui détermine la politique ("l'humanité ne se pose que les problèmes qu'elle peut résoudre" écrit Marx). Il ne faut donc pas chercher de compromis avec le capitalisme. Il faut le laisser s'auto-détruire, ce qu'il fera fatalement.
 En France, par exemple, l'alliance des socialistes avec les communistes a  jusqu'à aujourd'hui conduit à écarter l'option social-démocrate (ce qui explique en partie  les difficultés  actuelles de la  France... par rapport à l'Allemagne ou aux  pays scandinaves, peuples qui privilégient les compromis sociaux).

 Notez au passage que sur un point Marx a vu juste:  il y a   une tendance lourde tendance de l'économie  à se substituer à la politique. Mais la conséquence est aujourd'hui jugée désastreuse (par la gauche en général!). Car le capitalisme ne montre pas de signes d'exténuation, contrairement aux prédictions de Marx! 
 Pour Tony Judt, la morale n'a pas à être  prise  en compte dans une perspective "religieuse"  socialiste-marxiste. C'est ce à quoi il s'oppose dans son ouvrage qui milite, on l'aura compris pour une réhabilitation de la sociale-démocratie envers et contre tout :

 

 

 "On peine aujourd'hui à se souvenir de cette foi séculière : la certitude absolue avec laquelle des intellectuels et responsables politiques révolutionnaires invoquaient des lois « historiques » inexorables pour justifier leurs croyances politiques. Une source en était le positivisme du XIXe siècle : l'assurance néoscientifique quant à l'usage politique des données scientifiques. Le 24 octobre 1884, la jeune Beatrice Webb écrit dans son journal intime qu'elle joue avec les faits, les roule entre ses doigts en tâchant d'« imaginer que devant [elle] se trouve un monde de connaissances avec lesquelles unir les noeuds de la destinée humaine' ». Webb et ses pareils, devait observer plus tard William Beveridge, « donnaient le sentiment qu'avec suffisamment de réflexion on pouvait remédier à tous les maux du monde par un progrès raisonné ».
Cette assurance de la fin de l'ère victorienne eut peine à survivre au XXe siècle. Dès les années 1950, elle était mise à mal dans bien des milieux par les crimes commis au nom de l'Histoire par Lénine et ses successeurs : si l'on en croit le regretté Ralf Dahrendorf, Richard Tawney (l'historien de la société britannique mort en 1962) fut  « la dernière personne que j'entendis parler de progrès sans gêne apparente ».
Jusqu'en 1989, au moins, il resta en principe possible de croire que l'Histoire évoluait dans certaines directions vérifiables et que - pour le meilleur ou pour le pire - le communisme représentait  l'apogée de cette trajectoire : le fait qu'il s'agisse d'une notion foncièrement religieuse ne devait rien lui ôter de son attrait aux yeux de générations de progressistes séculiers. Même après les désillusions de 1956 et de 1968, beaucoup continuèrent de s'accrocher aux allégeances politiques qui les plaçaient du « bon » côté de l'avenir, si troublant que fût le présent.
Un trait particulièrement important de cette illusion fut l'attrait durable du marxisme. Longtemps après que les pronostics de Marx eurent perdu tout intérêt, beaucoup de sociaux-démocrates comme de communistes continuèrent à protester, ne fût-ce que pour la forme, de leur fidélité au Maître. Cette loyauté donne à la gauche politique dominante un vocabulaire et toute une gamme de principes premiers doctrinaux de repli; mais elle a privé cette même gauche de réponses politiques pratiques aux dilemmes réels.
Au cours du marasme et de la crise des années 1930, beaucoup de marxistes affichés refusèrent de proposer ou même de débattre des solutions à la crise. Comme les banquiers à l'ancienne et les   économistes néoclassiques, ils croyaient que le capitalisme a des lois qu'on ne saurait infléchir ni enfreindre, et qu'il ne servait à rien de s'immiscer dans ses rouages. Du fait de cette position inflexible, beaucoup de socialistes  à l'époque et pour encore de longues années, devaient se désintéresser des défis moraux : la politique, assuraient-ils, n'est pas une affaire de droits ni même de justice, mais de classe, d'exploitation et de formes de production. Ainsi les socialistes et les sociaux-démocrates restèrent-ils jusqu'au bout prisonniers du noyau de présupposés de la pensée socialiste du XIX  e siècle. 

 Tory Judt, Contre le vide moral. Restaurons la social-démocratie (2011)

 

 

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Published by laurence hansen-love
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commentaires

Tom 23/11/2011 15:49


Je suis d'accord avec l'article et je suis pour une réhabilitation de la socal-démocratie! néamoins n'oublions pas que d'où nous venons, le marxisme a eu tort sur la solution, pas sur le
diagnostic, et le péché de la social-démocratie c'est de se complaire dans ses "compromissions" avec le capitalisme en oubliant que son objectif est de le limiter, d'en réduire l'influence, de
réparer ce qu'il détruit et de construire une société plus juste...
Gare donc à ne pas perdre de vue cet objectif!

laurence hansen-love 23/11/2011 21:54



oui oui, gare à nous!