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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 19:23

 Dans un ouvrage datant de 1993, la sociologue Danièle Hervieu-Léger, expliquait, en citant Jean-Marie Brohm, en quel sens le sport est devenu,  pour nous qui ne croyons plus en Dieu, une nouvelle religion :

«  C'est à propos des manifestations sportives de masse, avec leur double caractère festif et rituel, que la question des rapports entre sport et religion est le plus souvent posée, et de  la façon qui concerne le plus directement le problème que nous posons : celui de savoir si la référence à l'expérience émotionnelle  du sacré ne constitue pas un point de passage obligé d'une définition de la religion, qui serait précisément capable d'échapper  à l'irrésistible attraction du modèle des religions historiques.

 Le « sacré communiel » du sport est en rapport direct avec capacité qu'ont les grandes compétitions sportives de rassembler des foules énormes, de les unir dans la communion aux  efforts du champion ou de l'équipe qu'elles sont venues apporter, de les porter hors d'elles-mêmes, dans l'enthousiasme de  la victoire ou dans le désespoir partagé de la défaite. Jean-Marie Brohm a développé à ce propos une analyse marxiste simple, mais « bétonnée », qui vaut aussi bien pour les religions historiques : les cérémonies sportives ne sont rien d'autre, selon lui, que « la traduction symboliquement médiatisée des conflits sociaux (conflits d'Etats, conflits de classe, luttes d'intérêts etc.) [1]  ». La mobilisation des foules dans les stades, les vélodromes ou les gymnases est une entreprise de manipulation idéologique qui vise avant tout au contrôle des masses : le sport, en tant que spectacle de masse, s'analyse comme une « structure de fascisation » qui reprend à son compte les thèmes (mythe jeunesse, mythe du surhomme, mythe du dépassement de etc.) et les pratiques (parades, salut, drapeaux, décorations du fascisme[2]). Dans les sociétés industrielles avancées, il fonctionne comme régulateur narcissique de l'image que les sociétés ont d'elles-mêmes, et comme moyen de manipulation des affects de masse. Création d'une unanimité qui gomme les différenciations sociales, transfiguration symbolique dans le drame  sportif des événements sociaux et historiques, production  de valeurs  « universelles » (fraternité, égalité, paix etc.) par le l'universalisation du spectacle, régulation des frustrations collectives auxquelles est offerte une occasion licite, institutionnalisée et socialement non menaçante de s'exprimer sur un  mode émotionnel, sublimation des agressivités accumulées dans  l’oppression sociale vécue etc. : sur tous les terrains, le spectacle sportif relaie aujourd'hui les fonctions assumées par les religions historiques : « Le sport, note Jean-Marie Brohm, est devenue la nouvelle religion des foules industrielles [...]. Le spectacle sportif devient - grâce aux mass media - le substitut profane  des anciennes religions à vocation universelle. Le spectacle sportif supplante même en universalité toutes les religions dans la mesure où il s'adresse à tous les hommes, sans distinction, à l'homme planétaire en général. Et les villes olympiennes assument ainsi une vocation universelle plus signifiante que Vatican ou la Mecque[3] »  La religion pour mémoire,  Danièle Hervieu-Léger, pp 84-85, Les éditions du CERF

 Notes : 

1.  Jean-Marie BROHM, Sociologie politique du sport, Paris, Delarge, 1976, p. 243.

2. Ibid p 249

3. Ibid p 260

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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commentaires

sandrin 30/12/2009 18:09



La glorification du corps, de la victoire, du dépassement de soi... ça m'a toujours un peu dégouté tout ça... et qu'on puisse parler de "dieux du stade" !! on pourrait faire un parallèle à mon
sens avec ce monde des people où il n'y a que des Stars ! ces figures imposées sont comme ces anti-anxiolytiques que les médécins distribuent généreusement à leurs patients, par fainéantise et
facilité...



Aresh 19/12/2009 10:50


@Bibi : En effet, il faut souvent payer pour voir du sport à la télévision, ou alors celui-ci se présente à des moments bien définis : le week-end, le mercredi soir, l'été, en juin tous les deux
ans, en août des années bissextiles... Mais il est pourtant partout. Regardez le journal télévisé, dans lequel vous y trouverez des évènements sportifs et extra-sportifs souvent mêlés à des
informations bien moins futiles. Certains supporters se promènent dans les rues, et pas que celles autour des stades, dans le maillot de leur club préféré. Il est impossible de manquer les grand'
messes du sport national : Finale de la coupe du monde, Superbowl, Tour de France (quoique)...
 Je n'ai pas bien étudié la question mais il y a peut-être une différence entre le sport des débuts, où l'idée de nation est primordiale, et le sport professionnel de club, qui mime les luttes
entre entreprises concurrentes au sein d'un marché (celui du temps libre ?). Dans ce cas, c'est un fascisme qui ne profite plus seulement à la nation, mais au libéralisme et à son esprit de
compétition.
 George Orwell avait écrit un très bon article en 1945 sur le sport, et selon lui, ce fut uniquement après qu'on ait remarqué la manne financière que pouvait représenter le sport que celui-ci
s'est propagé. Avant d'être porté aux nues par les nationalismes.


Bibi, auteur sur Agitare Rem 13/12/2009 19:42










Bonsoir, ce livre doit être fort interessant, mais non amatrice de spectacles sportifs, force m'est de constater que le retour des religions dans les médias est supérieur à celui du sport, celui-ci
étant effectué dans des émissions spéciales, en général, alors que l'air de rien, les allusions ou avis religieux sont émis en quasi permanence.
Je reviendrais vous lire et commenter votre article dans lequel vous présentez l'intervention de David Assouline.