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5 avril 2011 2 05 /04 /avril /2011 11:32

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Le végétarisme en 2011

Dernière peur ou nouvelle éthique alimentaire pour temps de crise ?

 

 

 

Serge Provost

Professeur de philosophie 


 


La non-violence et l'ahimsâ

 

D'autres pratiquent un végétarisme éthique qui repose sur la doctrine de la non-violence, élaborée par Gandhi (1868-1948), et dont le leader noir des droits civiques aux États-Unis, Martin Luther King et Lanza Del Vasto, fondateur de L'Arche (avec le québécois Jean Vanier sont des figures emblématiques – écouter la récente entrevue de Frédéric Lenoir de mars 2011 (http://www.franceculture.com/emission-les-racines-du-ciel-le-chemin-vers-la-paix-avec jean-vanier-2011-03-15.html).

 

La non-violence, rappelons-le, cherche à modérer les différentes expressions de l'agressivité humaine. «Le refus de la violence se fonde ici sur la conviction éthique que le recours à des moyens violents – quelles que soient les « bonnes intentions » des acteurs – pervertit les fins poursuivies. C'est une illusion que de prétendre construire la paix, promouvoir la justice ou défendre la démocratie par des moyens qui leur sont si évidemment contraires. En témoignent les dérives totalitaires du XXe siècle. Cette formule de Gandhi est souvent citée : «Les moyens sont comme la graine et la fin comme l'arbre. Le rapport est aussi inéluctable entre la fin et les moyens qu'entre l'arbre et la semence.», écrit Jacques Semelin, son article/essai «Non-violence», in Encyclopédie Universalis. Voir également, de lui, sa passionnante Online Encyclopedia of Mass Violence (abrégée en OEMV) ou massviolence.org. 2008.

 

Selon ses défenseurs, l'idéal serait d'en arriver à supprimer totalement la violence aux trois niveaux suivants :

 
1)
À l'égard de la nature
. En célébrant la nature au lieu de la piller de façon inconsidérée et irresponsable. La coexistence pacifique avec les animaux et l'harmonie cosmique sont irréalisables si l'humain persiste dans son attitude prédatrice et sa domestication  totalitaire des ressources planétaires.

2) À l'égard de soi. En ne consommant pas la chair d'animaux tués, en refusant de devenir complices des violences et atrocités faites aux animaux. En s'abstenant de ruminer des pensées belliqueuses, négatives et suicidaires. En s'interdisant de cultiver des sentiments de vengeance.

3) À l'égard des personnes et de la société.  En refusant de  résoudre les problèmes humains, les conflits sociaux et les querelles entre pays par la violence ou la guerre. Pour faire valoir ses idées et ses revendications, la non-violence opte plutôt pour le jeûne, l'objection de conscience et la désobéissance civile.

 

Le concept fondamental de la philosophie de la non-violence est l'ahimsâ. C'est un terme sanskrit qui pourrait se traduire en français par «non-désir de tuer». Dans l'hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme l'ahimsâ est considérée comme l'une des plus grandes vertus. L'ahimsâ  met en pratique le principe universellement admis par toutes les religions : « Tu ne tueras point ». Ce commandement moral à portée universelle commence à prendre sens dans la manière même de s'alimenter.

 

Manger doit être une célébration de la vie et non une activité qui participe à la reconduction de la mort de l'animal, notre prochain. Le seul mode alimentaire qui respecte concrètement la vie est le végétarisme. En se plaçant du côté des victimes, ils entendent signifier leur refus d'élargir le cercle infernal de la violence. Voilà pourquoi ils invitent les mangeurs à faire preuve de compassion y compris lorsque l'on porte des aliments à sa bouche. Ils cultivent cet amour qui s'ouvre à tous les animaux puisqu'ils sont «créatures parmi les créatures», comme le disait Gandhi. Ce dernier a fait de la vache le symbole de la générosité de la nature (nos enfants sont alimentés avec le liquide de ses entrailles) et a demandé au peuple indien l'ahimsâ  à son égard. Ses partisans dénoncent, eux aussi, l'immoralité de leur élevage, la cruauté de leur mise à mort ainsi que la vénalité d'une société qui semble prendre plaisir à les chosifier. Voir les sites http://www.ass-ahimsa.net/index.html et http://www.peta.org/ qui, vent debout, s’y opposent.

 

Cette réification est d'autant moins justifiée, à leurs yeux, que l'économie alimentaire humaine s'appuie sur des bêtes pacifiques qui ne représentent aucune menace à sa survie. Dans les pays où ils sont encore pratiqués, ils demandent la suppression immédiate des sacrifices d'animaux martyrs lors des rituels juifs et musulmans.

 

L'ahimsâ  se traduit également dans la vie de tous les jours par un profond respect de la personnalité, de la sensibilité et de la vie des êtres vivants, peu importe qu'ils soient humains, animaux ou végétaux. C'est dans le jaïnisme que l'on trouve le développement le plus complet de cette notion. En Inde, les adeptes de cette philosophie du respect absolu de la vie portent un bâillon (sorte de mousseline devant la bouche utilisée par les chirurgiens), afin d'éviter d'avaler de minuscules insectes et autres organismes microscopiques (voir le film Sept ans au Tibet de Jean-Jacques Annaud, 1997). Ils se déplacent en balayant le sol devant eux afin de ne pas écraser fourmis et autres insectes invisibles. «Quand on tue un insecte, on bouscule une étoile», disent-ils – les catastrophes en cascade au Japon, en mars 2011 ne leur donnent-ils pas raison ? Ils s'interdisent la pratique de l'agriculture qui conduit inéluctablement à tuer des êtres vivants (les vers, les fourmis, etc.).

 

Pour les adeptes plus modérés de l'ahimsâ, il est possible de «se nourrir sans faire souffrir» (titre de l’ouvrage de John Robbins, Éditions Stanké, Montréal, 1990) de vivre sans nuire à non-soi. Jamais il ne faut que la mort des autres serve notre vie. L'être pacifié doit se mettre en harmonie avec la nature et le cosmos. En refusant de tuer pour se nourrir, directement ou par procuration, il sème la graine de la paix entre humains et tout ce qui vit. Il développe en lui et autour de lui la bonne volonté, la bonté, la disposition à l'amour pur et inconditionnel. Ceux qui adhèrent à l'ahimsâ  ne font pas pour autant du végétarisme un but en soi. Il serait une étape d'un processus qui l'englobe.

 

La personne qui résiste à la satisfaction impulsive de ses sens favorise son éveil et sa croissance spirituelle. Elle s'ouvre à la grandeur et à la beauté de la vie quand toute vie est laissée à elle-même. Plusieurs rétorqueront: «Mais manger des plantes, des graines, des fruits et des légumes, c’est encore donner la mort !» Ce que les végétariens peuvent admettre. Arracher un légume du sol, en effet, le tue. Mais c'est, à tout prendre, un moindre mal. Les plantes disposeraient d'un système nerveux moins développé et, par conséquent, seraient moins susceptibles de souffrir.

 

Plusieurs ne manqueront pas d'observer qu'en l'état actuel de la recherche, rien n'autorise une telle affirmation. Ce à quoi les végétariens et végétaliens de la non-violence acquiescent encore. Mais, enchaînent-ils, le respect «absolu» de toutes formes de vie conduirait à des excès frisant l'absurdité. L'alternative serait alors de se laisser mourir de faim. Mais ne serait-ce pas alors une autre forme d'atteinte à la vie, geste sans doute aussi grave que la consommation de végétaux ?

 

«Plus rien à sauver» ?

 

Peut-être trouvera-t-on, non sans raison, quelque extrémisme moralisateur dans ces querelles fort byzantines. Mais comme le disait la grand-mère de Jonathan Safran Foer qui, dans les camps, et même affamée à en mourir, refusait de manger du porc puisque non casher : «Si plus rien n’a d’importance, il n’y a plus rien à sauver.» (op.cit.p.328)

 

 Voilà de quoi «alimenter» le débat philosophique pour des années à venir.

 

 

 

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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commentaires

Stéphanie 27/12/2011 11:23


Pour moi , être végétarienne ce n'est pas de la philosophie . C'est une pratique trés concréte , trés physique . Aprés il est possible que celà devienne une philosophie , mais vouloir devenir
végétarien en passant par la philosophie à mon avis ça ne marche pas . Il faut être végétarien à long térme et alors on voit ce qu'il se passe ... et alors on peut philosopher , c'est possible .


Mais ce qui prime c'est la pratique , pas la philosophie .