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5 avril 2011 2 05 /04 /avril /2011 11:30

 

Le végétarisme en 2011

Dernière peur ou nouvelle éthique alimentaire pour temps de crise ?

 

Partie 2

 

 

Serge Provost

Professeur de philosophie

 


Pourquoi devient-on végétarien ? Petit rappel.

 

Même s'il n'est pas nécessaire d'adhérer à toutes les raisons pour se réclamer du végétarisme, voici celles qui sont le plus souvent invoquées :

 

Par respect de la physiologie humaine : Les comparaisons physiologiques entre carnivores, herbivores et humains démontreraient la prédisposition humaine au végétarisme. C'est ce que voudraient illustrer les comparaisons suivantes:

 

Carnivores: 1) Munis de griffes. 2) Peau sans pores. Transpirent par la langue. 3) Incisives au devant. Aucune molaire aplatie. 4) Intestin 3 fois plus long que le corps. 5) Acide chlorhydrique puissant dans l'estomac afin de digérer la chair.

Herbivores: 1) Sans griffes. 2) Transpirent par les pores de la peau. 3) Aucune incisive au devant. Munis de molaires aplaties. 4) Intestin de 10 à 12 fois plus long que le corps. 5) Acide gastrique 20 fois plus faible que chez les carnivores.  

Humains: 1) Sans griffes. 2) Transpirent par les pores de la peau. 3) Aucune incisive proéminente au devant. Munis de molaires aplaties. 4) Intestin 12 fois plus long que le corps. 5) Acide gastrique 20 fois plus faible que chez les carnivores.

 

Pour des raisons de santé : Comme l'affirment de nombreuses recherches médicales, la consommation de viande serait la cause de plusieurs maladies graves. Les statistiques démontrent que le taux de maladies coronariennes est plus élevé chez les grands consommateurs de viande. La constipation chronique (attribuable à la carence de fibres dans la viande) et le cancer du côlon (la viande y transite durant de nombreux jours avant d'être  éliminée) menacent également les carnivores. Secret de polichinelle, les animaux destinés à la consommation sont bourrés d'antibiotiques et d'hormones. Une grande absorption de viande implique donc une ingestion de produits médicamenteux dommageable pour la santé humaine (voir Les Alimenteurs, documentaire de Robert Kenner s'inspirant de l’essai écrit par Eric Schlosser, Fast Food Nation  et sur lequel un film fut également réalisé par Richard Linklater (2005).

 

Pour des raisons économiques:  La viande coûte très cher partout dans le monde. Dans certains pays, comme le Japon, par exemple, elle atteint des prix astronomiques. Une alimentation saine, équilibrée et bon marché est possible grâce au végétarisme.

 

Pour des raisons environnementales et de solidarité avec le Tiers monde : Il faudrait 15 livres de protéines végétales pour produire une livre de bœuf. C'est un véritable gaspillage de ressources et, dans certains cas, un outrage à la pauvreté. En d'autres termes, l'avenir du tiers-monde est en partie dans notre assiette. On peut comprendre que les Inuits du Grand Nord québécois tuent des animaux pour se nourrir sinon ils mourraient tous de faim. Or, sommes-nous tous placés dans cette position de non-choix ? Si l'Occident songeait seulement à limiter sa consommation de viande, nous pourrions soulager les déséquilibres alimentaires mondiaux qui affament les enfants des pays pauvres et font mourir de suralimentation les populations des pays riches.

 

Pour des raisons éthiques : Nous l'avons vu dans le dialogue entre Socrate et Glaucon, le végétarisme éthique considère l'acte de manger comme la poursuite de la réflexion morale. Porter des aliments à sa bouche pose la question du bien et du mal, du juste et de l'injuste. Le refus de l'alimentation carnée prend en compte l'ensemble des conditions de production de la viande (élevage, abattage). Même si un steak acheté au supermarché n'évoque plus l'identité de l'animal sur lequel il a été prélevé, il reste un morceau de cadavre. L'idée de transformer son corps en tombeau d'accueil des victimes innocentes de l'insensibilité humaine semble hautement insupportable. «Tout comme Zénon, il me déplaît de «digérer des agonies», écrivait Marguerite Yourcenar, 
Les yeux ouverts, Le Centurion, 1980, 287-387, cité dans La bibliothèque virtuelle des droits des animaux. Comme tous les régimes carnivores reposent sur la souffrance animale...

 

Au-delà des apparences et des automatismes culturels, la chair animale pose une autre question éthique d'importance : la distinction du même et de l'autre. Plusieurs végétariens refusent de réduire l'animal à l'altérité absolue, à du non-humain comme l'a longtemps soutenu la tradition philosophique occidentale (rappelons-nous les arguments invoqués par Thomas d'Aquin et René Descartes). Ils croient non seulement possible, mais souhaitable une relation d'être à être entre l'humain et l'animal. Non pas une relation d'égalité formelle, mais un fait d'équité. Ils rappellent que, dans une société de droit, le contraire de l'égalité n'est pas l'inégalité, mais la différence. Outre le droit de ne pas souffrir, 'animal a également droit à l'existence ainsi qu'au respect de sa différence. Ils s'insurgent contre leur avilissement au rang de simples ressources au service des appétits insatiables de l'espèce humaine.

 

Ils dénoncent l'espécisme (dit aussi spécisme), cette conception qui attribue des droits exclusifs au groupe qui les élabore afin de légitimer des violences aussi extrêmes qu'évitables — pensons aux animaux de laboratoire sur lesquels sont testés des produits cosmétiques ou de nettoyage. Ils refusent de considérer l'homo sapiens  comme espèce élue, laquelle aurait, quand bon lui semble, droit de vie et de mort sur toutes les autres formes de vie. Le vivant forme un ensemble organique dont l'humain ne représente qu'un maillon dans la grande chaîne vitale.

 

La vision hiérarchique du vivant, déjà prégnante dans les esprits de l'Antiquité et du Moyen Âge, qui présente le monde comme une grande pyramide des êtres (rappelons-nous la position d'Aristote) ne serait qu'une construction intellectuelle sans fondements. Au lieu de s'enorgueillir de mythes suprématistes gonflés à l'hélium, notre espèce ne devrait-elle pas, plutôt, renouer avec la vision unifiée du cosmos ? Celle-ci constate et affirme l'interdépendance de tout ce qui est. Le chef Seattle et l'hindouisme l'exprimaient en des termes quasi identiques : «Nous faisons partie de la terre et elle fait partie de nous. Nous faisons partie de la terre et elle fait partie de nous.» (Déclaration du chef indien Seattle au président des États-Unis, 1948.) «Tout est un, un est tout. » (extrait des Védas). L'une et l'autre approche, on l’aura compris, ne veulent pas rompre cette unité fonctionnelle et harmonieuse en détruisant une partie du tout au profit exclusif d'une autre.

 

Ils stigmatisent l'homocentrisme, cette conception qui refuse d'étendre l'amour à tous ceux qui ne se présentent pas sous la forme humaine du vivant (rappelons-nous l'amour inconditionnel et illimité de la nature de François d'Assise). L'animal, comme tout ce qui est susceptible de souffrir, mérite notre compassion. Pourquoi tuer ce qui est aimable ?

 

Les adeptes du végétarisme éthique remarquent également que l'alimentation carnée repose sur la notion philosophiquement dangereuse de «volonté de dominer», l’hybris d’espèce (démesure) — pensons au célèbre appel de René Descartes à devenir « comme maître et possesseur de la nature ». La mise en application de cette idée nous a déjà conduits à des problèmes écologiques et militaires vertigineux qui hypothèquent l'avenir même de la planète.

 

Ils constatent des incohérences flagrantes dans la pensée contemporaine. Si le matérialisme athée, si populaire de nos jours, tient pour fonder la preuve « irréfutable » de notre parenté avec le monde animal (la théorie de Darwin), comment, dès lors, peut-il se montrer aussi insensible à l'holocauste journalier de nos frères et sœurs animaux tassés comme des sardines dans des trains de la mort qui les conduisent à l'abattoir ?        À suivre. 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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