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1 décembre 2009 2 01 /12 /décembre /2009 15:36
Dans un livre passionnant et remarquablement bien documenté, " Du journalisme en démocratie", la jeune  philosophe Géraldine Muhlmann évoque la notion de "watchdog journalism" . En voici un extrait, mais je vous recommande évidemment l'achat ou du moins la lecture de ce livre de référence (en bibliothèque?)  :

 

 

 [Le]  thème de la connivence avec les puissants est encore au centre du film de Pierre Carles, Pas Vu Pas Pris (1999). S. Halimi apparaît d'ailleurs dans le film, pour commenter les connivences entre journalistes et monde politique que ce film se donne pour tâche de mettre en lumière. Le propos de P. Carles est évidemment de montrer combien la notion de

 « public » est construite par une élite pour surtout ne pas gêner ses propres intérêts.

Toutes ces analyses, que l'on retrouve bien entendu sous d'autres plumes encore, reposent donc sur un schéma assez simple, et très efficace pour la « tonicité » de la critique : le schéma public innocents/journalistes malfaisants, le premier étant pris en otage par les seconds. Ce schéma est, à vrai dire, assez « libéral » dans ses implications : il suppose qu'un espace public vraiment libéré des censures et des biais imposés de l'extérieur par une clique de puissants ne serait plus traversé par aucune domination, source d'homogénéité pour les représentations qui s'échangent. Il n'y a qu'à voir, d'ailleurs, les représentations du « public », ou encore les fantasmes latents au sujet du  « bon journalisme », que ces critiques véhiculent - certes de manière parcimonieuse, sans explorer la question en profondeur, et c'est dommage. S. Halimi, par exemple, pose conçue évidentes les vertus du public, pourvu que soit assurée, dit-il, « une vraie confrontation des points de Vue  » ou encore un « pluralisme des commentaires ». L'atteinte à cette pluralité est toujours conçue comme exogène, fruit d'une domination en quelque sorte extérieure, qui pèse comme un  couvercle sur un espace public violenté : c'est l'action des puissants et de leurs intermédiaires, les journalistes. Le public n'est jamais envisagé comme une instance elle-même impure, traversée par des dominations endogènes, aux effets « homogénéisants » pour les représentations qui s'y échangent Cette vision toute «libérale » d'un public en soi vertueux est confirmée par les rares allusions faites au journalisme idéal : ce dernier, loin de servir les puissants, se mettrait enfin au service du public pour le libérer de ses oppresseurs. Â l'évidence, S. Halimi vibre ici pour un journalisme combatif à l'américaine, version Watergate « Tant de stages, tant de précarité, tant de contrats à durée déterminée pour en arriver là : on se rêvait l'Héritier de Bob Woodward, on est le tâcheron de Martin Bouygues. » Quoique englouti par le réel, le modèle  Woodward, l'un des deux journalistes qui « sortirent » l'affaire du Watergate -- est présent, image d'un accord parfait entre le public, « pur », et le journaliste ; ce dernier se fait alors le porte-parole, quasiment l'incarnation de ce public qu'il faut libérer ; il en est le héros.

Notons que ce modèle peut faire sourire pour une raison manifestement inconnue de ceux qui le manient ce journalisme combatif, impitoyable à l'égard des puissants, est appelé aux États-Unis... le « watchdog journalism », le journalisme du « chien de garde » ! Il a trouvé son apogée dans les années 1960 et 1970. Évidemment, cette expression, positive, suppose que les journalistes « gardent », non pas les puissants, mais, au contraire, le public contre les puissants, grâce, en particulier, à l'arme que constitue le premier amendement de la Constitution américaine. On notera que le sens positif de « chien de garde », opposé au sens négatif que lui donne Nizan et que reprend S. Halimi, semble gagner la France désormais, notamment à travers le phénomène des « Chiennes de garde » (gardiennes de la dignité des femmes contre les atteintes machistes de toutes sortes). Par ailleurs, pour en finir avec le watchdog journalism, il faut tout de même savoir que, depuis ses heures de gloire, il a été mis en cause dans certains écrits aux États-Unis : en effet, l'agressivité et la méfiance systématique des journalistes, notamment des journalistes politiques, à l'égard des puissants, leur refus d'entretenir une certaine complicité avec eux, leur font courir le risque de ne jamais recueillir d'informations essentielles (1. Mais il faut  laisser à S. Halimi que ces considérations n'ont pas le même sens dans un pays marqué par une forte tradition journalistique du contre-pouvoir, et ici, en France, où il n'y a pas d'équivalent au premier amendement et où, à l'évidence, le lien ombilical avec le pouvoir politique n'a jamais été coupé aussi radicalement. Le désir du watchdog journalism est plus que légitime, ici.

Allons, cependant, au bout de ce désir, pour saisir les représentations qu'il engendre du « bon journalisme ». Selon nous, il conduit à un fantasme bien précis - ce terme n'est nullement péjoratif ici, et d'ailleurs le fantasme en question est éminemment respectable, pouvant se nourrir d'épisodes majeurs dans l'histoire des démocraties occidentales. Ce fantasme, c'est la libération du public par un journaliste héroïque ». Géraldine Muhlmann

 

Du journalisme en démocratie,  Ed. Payot- Rivages, 2004, pp 28-30

 

 

Note .:Voir par exemple le chapitre 7, « The Governement Watch », de l'ouvrage de G. Goodwin et R. F. Smith, Groping for Elhics in Journalism, Iowa State Univ. Press, 1983 (3e éd. 1994).

 

 

 

 

 

 

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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