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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 21:51

Serge Halimi se demande si Internet est le principal responsable de la crise qui frappe actuellement les médias, en particulier  la presse écrite. Selon lui le mal est ancien et profond. Voici un extrait de son article du Monde diplomatique de janvier 2010

 

 

« L'offre de contenus médiatiques progresse annuellement de 30 % : le nombre des chaînes européennes de télévision triplé depuis dix ans, celui des magazines a quadruplé depuis un quart de siècle. Presque inéluctablement, l'attention réservée à chaque titre pâtit. Or, déjà, la part de la presse ne cesse de baisser dans le budget des ménages, tentés de réorienter leurs dépenses de communication vers le téléphone portable, l'audiovisuel payant, Internes. Ainsi, en France, une famille moyenne consacre moins de 50 centimes par jour à l'achat de périodiques. Mieux vaut donc pour elle que ceux-ci soient bon marché, voire « gratuits » (4). Un tel contexte éclaire le problème existentiel des journalistes professionnels, dont la rémunération dépend de la survie de leur entreprise. Car la diffusion des périodiques chute au moment où déjà leurs recettes publicitaires s'écroulent. Celles-ci représentaient par exemple 60 % à 70 % du chiffre d'affaires du Monde il y a une trentaine d'années ; moins de 25 % aujourd'hui, suppléments compris.

[...]     

En termes de chiffre d'affaires, rien ne pèse aussi lourd pour les journaux que cet affaissement de leurs recettes publicitaires (- 29 % aux Etats-Unis au deuxième semestre 2009 par rapport à l'année précédente). Dotés de moyens plus performants et moins coûteux de s'adresser aux consommateurs (Internet, téléphones portables, « placement de produits » dans les films de fiction et dans les séries), les annonceurs n'excluent plus de se passer d'une presse écrite au lectorat vieillissant. Or, même aujourd'hui, la publicité continue de représenter en moyenne 43,8 des recettes des titres français, contre 32,6 % pour leurs ventes au numéro et 23,6 % pour leurs abonnements (cf. le graphique ci-dessus qui, au passage, éclaire la singularité du Monde diplomatique sur ce point aussi...).

Le glas a déjà sonné pour certains titres ; l'heure de vérité se rapproche pour d'autres. Aux Etats-Unis, quinze mille journalistes ont été licenciés l'année dernière,

davantage consentent à des baisses de salaires ; afin de survivre, le New York Times a accepté un prêt à 14 % d'intérêts consenti par M. Carlos Slim, la plus grosse fortune du Mexique ; plusieurs grandes villes (Detroit, Seattle, San Francisco...) risquent de perdre leur grand journal local ; depuis que le réputé Christian Science Monitor a disparu comme quotidien imprimé, sa diffusion en ligne s'effondre. De son côté, la presse espagnole a supprimé deux mille quatre cents de ses trente mille emplois en un an.

Une fois qu'ils ont taillé dans leurs effectifs et réduit la pagination de leurs titres, les propriétaires de journaux espèrent compenser le recul de la diffusion par une augmentation du prix, laquelle provoque en général un nouveau recul de la diffusion. Pour le moment, une telle débandade n'épargne guère que l'Asie et les pays arabes.

Comment continuer à financer des entreprises journalistiques coûteuses (enquêtes au long cours, reportages à l'étranger, relecture et vérification des textes par des éditeurs, intervention des  correcteurs) quand les ressources habituelles se dérobent ? Première réponse : ne plus le faire. Le cycle est alors enclenché un déclin de la presse, en partie lié à la dégradation du journalisme, décourage un peu plus les journaux du journalisme. Et les

conduit à se soumettre davantage encore aux recettes concoctées par les services du marketing : culte de l'article court, des thèmes « de société », titre criard pour annoncer une broutille, micro-trottoir, sujet « de proximité ».

 [...]

 Les nouvelles technologies de la communication ont offert au mercantilisme rédactionnel et à la paresse intellectuelle un superbe alibi. Puisqu'il y a Internet, les médias généralistes peuvent supprimer sans états d'âme leurs bureaux de correspondants à l'étranger et réduire la part des articles traitant d'autres sujets que la mort de Michael Jackson, le «sort tragique de la petite Marina», la burka, les fantasmes amoureux de M. Valéry Giscard d'Estaing, l'accouchement de Mme Rachida Dati . Quand la répression se déchaîne au Sri Lanka, le journaliste qui a d'autres affaires à traiter - et de plus lucratives - n'a plus qu'à renvoyer ceux de ses lecteurs que le sujet intéresse au site du Times of India... Avec Internet, ne sommes-nous pas devenus tous plus savants qu'Aristote puisque nos téléphones portables nous donnent accès aux archives numériques de la « bibliothèque universelle » ? »

Serge Halimi

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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