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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 17:53

Pour Socrate, on peut être amené à  accepter l'injustice (se soumettre à un verdict injuste, par exemple) , tout  en la combattant par la parole, comme il le fit toute sa vie:

 

 

Pour Polos, le jeune interlocuteur de Socrate, il est  préférable de commettre l'injustice plutôt que de la subir. Les tyrans, bien loin d'être dévorés par les remords, jouissent apparemment de leur pouvoir avec  aplomb. Contre toute évidence, Socrate prétend au contraire qu'il est toujours préférable d'être la victime plutôt que le bourreau.

 

 

Socrate : [...] ce qui nous oppose à présent c'est ceci : - regarde toi-même - au cours de notre discussion, j'ai dit que commettre l'injustice était pire que la subir.
Polos [1]: Oui, parfaitement .
Socrate : Mais  toi, tu dis qu'il est pire de la subir.
Polos : Oui.
Socrate : Puis, j'ai dit que les êtres qui agissent mal sont malheureux, et là, tu m'as réfuté.
Polos : Ah ça oui, par Zeus !
Socrate : Disons plutôt, Polos, que tu penses m'avoir réfuté
Polos : Je pense que je t'ai vraiment réfuté.
Socrate : Peut-être. En tout cas, tu soutiens que les hommes qui commettent l'injustice sont heureux, à condition de n'être pas punis.
Polos : Oui, c'est tout-à-fait exact.
Socrate : Or moi j'affirme qu'ils sont alors les plus malheureux des hommes ; tandis que les coupables qui sont punis sont, eux, moins malheureux. Veux-tu aussi réfuter cette déclaration ?
Polos : Ah oui, il faut dire que cette déclaration est encore plus difficile à réfuter que la première, Socrate !
Socrate : Difficile, non, Polos, impossible plutôt : on n'a jamais réfuté ce qui est vrai.
Polos : Qu'est-ce que tu racontes ? Si un homme est pris alors qu'il complote injustement contre son tyran ; et si, fait prisonnier, on lui tord les membres, on mutile son corps, on lui brûle les yeux, on lui fait subir toutes sortes d'atroces souffrances, et puis, si on lui fait voir sa femme et ses enfants subir les mêmes tortures, et après cela, pour finir, si on le crucifie et on le fait brûler vif, tout enduit de poix, est-ce que cet homme sera plus heureux comme cela que s'il avait pu s'échapper, s'il était devenu tyran et s'il avait passé sa vie à commander dans la cité, en faisant ce qui lui plaît, en homme envié et aimé par les citoyens comme par les étrangers ! Voilà ce qui est impossible à réfuter, d'après toi !
Socrate : Tu me donnes la chair de poule avec ton monstre, mon brave, et pourtant tu ne me réfutes pas - c'est comme tout-à-l'heure[2] quand tu appelais tes témoins. Mais au fait, rappelle-moi juste un détail. N'as-tu pas dit : " alors qu'il complote injustement contre son tyran ?
Polos : Oui, je l'ai dit.
Socrate : Alors comme cela, il ne sera pas plus heureux dans un cas que dans l'autre : ni s'il s'empare injustement de la tyrannie ni s'il est puni. En effet, si, de deux hommes, l'un agissait mal et l'autre était puni, ils seraient aussi malheureux l'un que l'autre, et aucun des deux ne saurait être plus heureux; toutefois le plus malheureux est celui qui a pu s'échapper et devenir tyran". 

 Platon (vers 420-340 av JC) Gorgias 473b-474a Traduction Monique Canto.
GF Flammarion 1987 pp 183-185

 


Note 1  Polos est le jeune disciple de Gorgias, un sophiste fameux. Il intervient à la suite de celui-ci dans le dialogue du même nom.
Note 2 : Allusion au passage précédent (470 d-472 c) . Polos ayant cité en exemple des tyrans réputés heureux et dénués de remords, Socrate a rejeté ce type de procédés- la production de " témoins "-   dénués, à ses yeux, de toute validité.

 

 

 

 

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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commentaires

Lucas Wintrebert 21/06/2011



A propos du sujet "obéissance et résistance" (que j'ai eu à traiter à Bordeaux), je pense qu'on pouvait choisir une autre oeuvre de Platon : le Criton.
Socrate, condamné à mort injustement refuse l'aide de son ami pour s'échapper : l'obéissance à la loi est pour lui un principe supérieur, qu'il convient de défendre quel que soit le cout, y
compris sa propre vie.
Ainsi, l'obéissance à la loi ou à la justice devient défense de valeurs, choses qui se rattache souvent à la notion de résistance (par exemple résistance pendant la seconde guerre mondiale pour
défendre les valeurs démocratiques..)


A ce sujet, pensait vous qu'il était pertinent, pour traiter cette dissertation, de jouer sur le sens commun, qui oppose de façon presque manichéenne
l'obéissance/servilité/collaborationnisme/aliénation d'une part et la résistance/héroisme/progrés/valeurs d'autre part ?
Dans ma réfléxion, j'ai finalement montré (je crois) que l'obéissance était dans tout les cas omniprésentes, même si elle se passe dans le cadre plus large d'une résistance :  obéissance au
supérieur hiérarchique de son réseau pendant la guerre, obéissance à des valeurs, obéissance à son instinct...


Qu'en pensez vous ? 


Merci d'avance ! 
Lucas.  



Sentilion 21/06/2011



Bonjour, bonne idée d'article, il serait par contre judicieux de présenter l'autre apsect typiquement socratique de la réflexion sur l'injustice chez Platon dans le Criton. En effet, il me semble
que les deux discours sont complémentaires. Si le Gorgias exhalte les vertus de l'âme et l'importance de la volonté intérieure dans la pratique de la justice (qui prime sur tout le reste), le
Criton complète cette réflexion en affirmant la nécessité de se soumettre aux lois de la cité non pas par servilité, mais car l'âme du penseur els a reconnues comme bonnes, et aptes à éduquer les
jeunes par exemple. Y contrevenir serait détruire ces lois, leur fondement, et priver les générations futures de l'éducation grecque, ce qui serait monstrueux pour Socrate Socrate se considèrait
visiblement comme un cas particulier, un souffre douleur condamné non par des lois injustes mais par des gens corrompus qui décident d'ignorer le caractère profondément légal et moral de Socrate
(voir Apologie) car il les a mis en colère en les réduisant à l'imuissance. Enfin, il serait bon de souligner l'incapacité de traiter la verut comme une science (car elle ne peut pas s'enseigner)
comme le dit le Ménon.



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  • : Professeur de philosophie, à Paris. Directrice de collection chez Belin et chez Hatier et animatrice de www.cinechronique.com Co-auteur de : Philosophie,anthologie (Belin) et Philosophie de A à Z (Hatier). Auteur de : "Cours particulier de philosophie" et "La philo en dix leçons" (le webpédagogique)
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