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26 décembre 2009 6 26 /12 /décembre /2009 10:50
Merci à Baptiste Jacomino pour le petit livre qu'il vient de m'envoyer (Apprendre à philosopher avec Alain, Ellipses, 2010)  et dont voici un extrait  :

 

  

« L'union fait la force. Oui, mais la force de qui ? » Alain, Propos, 1956, p. 66).

Chez Alain, ce n'est pas seulement aux gouvernants que le citoyen doit résister. Il doit aussi toujours se méfier du gros animal qu'est la société. Chacun est facilement pris par un mouvement d'ensemble qui l'emporte et le domine. Les mouvements de paniques, de haine d'un bouc émissaire, d'enthousiasme collectif... sont ce dont il faut se garder.

« Je  range encore parmi les faits du même genre, écrit Alain,  l'adoration soudaine pour un chef ou pour un orateur, les entraînements bien connus des assemblées, le délire  révolutionnaire, enfin tous les courants d'opinion qui unissent comme le vent et le cyclone, et se terminent de même » (Alain, Propos, t. II, CXLVIII). C'est un vent, c'est un cyclone, il relève d'une mécanique : plutôt que du libre gouvernement humain.

Ce gros animal, Alain lui donne souvent le nom de «  Léviathan ». Ce monstre destructeur est un héritage de la Bible. C'est dans le livre de Job (3 : 8, 40 : 25) qu'on le trouve. Sa forme n'y est pas décrite. Mais il est traditionnellement représenté comme une gueule ouverte qui avale tout ou comme un grand serpent de mer. Alain conserve cet imaginaire. La société se fait Léviathan en dévorant les âmes. Grand corps tyrannique et dangereux, elle court en ondulant.

« Léviathan fait courir ses mille pattes; il avance en colonne serrée. Ceux qui le composent n'en sont point maîtres; au contraire ils reçoivent avec enthousiasme les signes de ce grand corps, et s'accordent à   ses mouvements. Honte si on ne les devine; honte si l'on commence à les rompre » (Alain, Propos sur les pouvoirs, 2006, p. 316).

Léviathan est fait de ceux qu'il dévore. En lui, ils sont serrés. Ils forment un même corps qui se dirige tout seul. Les libertés sont absorbées. Ce n'est plus moi qui pense. Ce n'est plus aucun de nous. C'est un animal qui s'agite et qui agit.

Le mouvement du monstre est rapide. La rumeur s'amplifie en un instant, on passe d'une mode à l'autre, d'un bouc émissaire à un autre. La honte fait ciment. Sa source est d'origine strictement sociale. Je n'ai pas honte d'être dans l'erreur ou dans la faute. J'ai honte de ne pas me conformer aux mouvements du grand corps qui échappent à ma volonté. Voilà le danger qui guette toujours la société. Voilà comment naît la guerre.

L'esprit démocratique consiste à s'élever contre l'élan infantile du gros animal. Le citoyen sait être et penser seul. Il ne cesse de considérer l'élan de l'opinion avec méfiance. « Le plus clair de l'esprit démocratique, c'est peut-être qu'il est antisocial » (Alain, Propos, t. II, CXLVIII).

L'esprit démocratique suppose la pensée, qui est résistance de chacun. Or, « il n'y a de pensée véritable que dans un homme libre ; dans un homme qui n'a rien promis, qui se retire, qui se fait solitaire, qui ne s'occupe point déplaire ou de déplaire »(Alain, Propos, 1956, p. 667). Les partis, les journaux, les Églises, les nations, les communautés, ne peuvent dès lors qu'être regardés avec la plus grande défiance. Alain écrit ceci: « On me demande si je suis avec le prolétariat.  Réponse : je ne suis avec personne » (Alain, Propos, 1956, p. 1077).

Cet éloge de la solitude est fréquent dans les propos du philosophe. Je ne pense que seul. Je ne pense même que dans le refus du mouvement de  la masse, dans la méfiance à l'égard de l'enthousiasme. Être seul, c'est devenir plusieurs, ne plus se croire, se surveiller soi-même, tandis que se noyer dans le grand Léviathan, c'est n'être plus qu'un.

La démocratie ne se fonde pas sur le débat, chez Alain. Au contraire, elle s'en tient à distance. À la discussion publique, aux arguments qui emportent les foules, à la communication des humeurs, le philosophe préfère la critique solitaire et l'opinion défiante. »

 

 Baptiste Jacomino, Apprendre à philosopher avec Alain, pp 101-102, Editions Ellipses, 2009.

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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commentaires

Coline 06/01/2010 15:02


Bien que je trouve ce texte  particulièrement intéressant et compréhensible, une idée me semble paradoxale. Je pense que la discussion (sans parler du mouvement de foule) est nécessaire pour
's'élever', sortir de l'ignorance.  Je persiste à croire que pour penser seul, il faut d'abord apprendre à penser, et la discussion permet cet apprentissage... L'auteur est-il aussi radical
?

Je consulte régulièrement votre blog (je prépare science po), et les articles sont toujours aussi intéressants et diversifés  : merci !


laurence hansen-love 06/01/2010 18:48


Alain a des tendances un peu radicales, surtout dans sa manière de s'exprimer. Il ne  peut  s'agir de rejeter la discussion, évidemment. Mais il y a un moment où il faut se
décider à penser seul. Car "seul l'individu pense" (Hegel)


merwan 01/01/2010 21:32


Je ne sais pas si je suis la voie de la sagesse!! Ce qui est sur c'est que je vous conseille de ne pas vous occuper de quelque chose qui vous nuit, ce n'est pas le but, pas ce que vous recherchez
en alimentant ce blog je pense!


merwan 31/12/2009 18:47


Si vous considérez l'autre blog comme pas assez utile et surtout si vous n'avez pas la volonté de le tenir à jour, effectivement, il serait préférable de l'arrêter et de vous concentrer sur la
prépa IEP de façon à peut-être vous décharger d'une mission et de vous concentrer sur ce blog.
Il est vrai que ce blog marche je pense, qu'il y a un certain dialogue qui s'est instauré avec plusieurs internautes. C'est sur, il ne faut pas se décourager, même si c'est dur de tenir un blog
comme vous le faites, de façon si régulière et si riche, moi j'ai vite compris que je n'avais pas le temps pour m'occuper du mien qui marchait bien et que j'ai fini par supprimer. 
Bon courage!


laurence hansen-love 01/01/2010 20:39


Merwan , vous êtes la voie de la sagesse. Je perdais beaucoup de temps avec l'autre. Et surtout il suscitait pas mal d'animosité.
 Ce n'est pas le cas de celui-ci. Donc, pour le moment, je continue ici. Ensuite on verrra...


sandrin 30/12/2009 17:51


je découvre votre blog et tombe sur cet article. qui m'a bien fait plaisir à lire. la société n'aime pas les solitaires, et je crois que tout est fait pour les absorber. ils representent un danger,
eux qui notent dans ces marges qu'ils habitent des commentaires critiques sur l'histoire qui s'écrit sous leurs yeux. Même leur silence, qui ne peut être assentiment, gêne.
... je continue la visite de votre blog.


merwan 30/12/2009 14:40


Ne vous découragez pas Mme Hansen-Love, vous faites un travail formidable, très utile en donnant un accès gratuit à des centaines de textes, d'auteurs variés sur des thèmes qui le sont tout
autant.
Il y aura toujours des abrutis pour dénigrer le travail des autres, pour ma part, je vous suis très reconnaissant car ce blog y est pour quelque chose dans ma réussite au concours d'entrée de
Sciences Po!
Passez de bonnes fêtes!


laurence hansen-love 31/12/2009 18:30


Bon je ne me décourage pas, mais j'arrête l'autre blog (un peu ludique) pour me concentrer sur la prépa IEP. Vous êtes d'accord?