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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 14:30



Pour Hannah Arendt, la disparition  ou l'affaiblissement de la "philia" liée à  la modernité est le signe de l'effacement du " monde commun ".


                            
 " Nous avons coutume aujourd'hui de ne voir dans l'amitié qu'un phénomène de l'intimité, où les amis s'ouvrent leur âme sans tenir compte  du monde et de ses exigences. Rousseau [...] est le meilleur représentant de cette conception conforme à l'aliénation de l'individu moderne qui ne peut se révéler vraiment qu'à l'écart de toute vie publique, dans l'intimité et le face à face. Ainsi nous est-il difficile de comprendre l'importance politique de l'amitié. Lorsque, par exemple, nous lisons chez Aristote que la philia, l'amitié entre citoyens, est l'une des conditions fondamentales du bien-être commun, nous avons tendance à croire qu'il parle seulement de l'absence de factions et de guerre civile au sein de la cité. Mais pour les grecs, l'essence de l'amitié consistait dans le discours. Ils soutenaient que seul un " parler-ensemble " constant unissait les citoyens en une polis. Avec le dialogue se manifeste l'importance de l'amitié, et de son humanité propre. Le dialogue (à la différence des conversations intimes où les âmes individuelles parlent d'elles-mêmes) , si imprégné qu'il puisse être du plaisir pris à la présence de l'ami, se soucie du monde commun, qui reste " inhumain " en un sens très littéral, tant que les hommes n'en débattent pas constamment. Car le monde n'est pas humain pour avoir été fait par des hommes, et il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu'il est devenu objet de dialogue. Quelque  intensément que les choses du monde nous affectent, quelque profondément qu'elles puissent nous émouvoir et nous stimuler, elles ne deviennent humaines pour nous qu'au moment  où nous pouvons en débattre avec nos semblables. Tout ce qui ne peut devenir objet de dialogue peut bien être sublime, horrible ou mystérieux, voire trouver voix humaine à travers laquelle résonner dans le monde, mais ce n'est pas vraiment humain. Nous humanisons ce qui se passe dans le monde et en nous en en parlant, et, dans ce parler, nous apprenons à être humains "
Vies politiques (1955)


 La notion de " despotisme bienveillant " apparaît,  a priori,   contradictoire. Pourtant Alexis de Tocqueville a imaginé une situation, improbable mais non pas inconcevable, dans laquelle les hommes consentiraient à leur servitude. Il rejoint sur ce point l'analyse de La Boétie  mais il donne à sa propre fiction des traits totalement inédits.

"  Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable  d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il  est à côté d'eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.
 Au dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer  leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier,prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il  veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? "

Alexis de Tocqueville
De la démocratie en Amérique (1840).
 Gallimard Collection " Folio histoire ", 1961, t II, IV ième partie, chapitre IV, p434

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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commentaires

Tom 28/11/2011 16:30


Pas faux, mais TF1 ça fait longtemps que ce n'est plus l'Etat! Ce n'est pas l'Etat qui endort les hommes en leur offrant ce qu'ils désirent mais les puissances de l'argent auxquelles je faisais
allusion, les agents de la société de consomation, là je vous suis, on peut broyer et endormir c'est même plus pratique. Mais le totalitarisme doux ne viendra pas d'un Etat rachitique...

laurence hansen-love 28/11/2011 21:20



c'est sûr que nous ne sommes pas exactement dans cette configuration.
 Ce qui nous tue , ce n'est pas la cupidité des puissants, mais notre propre égoïsme et insouciance.


 En tout cas c'est ce que dit Tocqueville et à quoi je souscris.



Le Gaïagénaire 27/11/2011 21:14


À partir de votre texte dont la conclusion est reproduite, j'ai joint trois liens pour un mémoire en trois parties qui justement exprime "la vérité": les failles chez plusieurs grands
penseurs. Puis un quatrième lien qui expose succinctement ce qu'il faudrait faire.


 


http://www.vigile.net/Marcel-Gauchet-La-condition


 Conclusion :


"Pour venir à bout de l’illusion de l’ « Un sans séparation »,
nous devons admettre la vérité du lien social. Pour être réunis, les hommes doivent être séparés. Ni la religion ni l’État ne sont à incriminer, car ils ne sont pas responsables de cette
situation.


"La sujétion des hommes à l’autre « s’ancre au plus intime
d’eux-mêmes ». On ne peut pas conjurer la domination. En revanche, il faut essayer d’en dominer le principe : conquérir non pas le pouvoir, mais sa vérité."


https://www.facebook.com/#!/note.php?note_id=279762055402389


https://www.facebook.com/#!/note.php?note_id=279773792067882


https://www.facebook.com/#!/note.php?note_id=279780695400525


https://www.facebook.com/#!/note.php?note_id=277575775621017


 


Cordialement.

laurence hansen-love 28/11/2011 21:09



merci!


 Vos contributions sont bien venues!



Tom 26/11/2011 17:12


Terrible et tellement improbable quand le système est aujourd'hui au service des puissances qui, loin d'endormir les hommes, les broient...
Quant à Arendt je suis toujours surpris par son idéalisation de la démocratie athènienne...

laurence hansen-love 26/11/2011 21:34



 Ils en broient certains, ils endormissent les autres(voir les émissions de TF1 et les films-médicaments). L'un n'empêche pas l'autre. C'est parfaitement complémentaire.



Alou 25/11/2011 15:55


Terrible vision de Tocqueville...