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7 décembre 2009 1 07 /12 /décembre /2009 17:19

"La reconnaissance  de l'homme méconnaissable"

 

 Le philosophe Philippe Pierron évoque dasn un article d'Etudes, dont j'ai découpé des extraits, les questions philosophiques et éthiques soulevées par la maladie d’Alzheimer :

 

« Qui serai-je quand je ne pourrai plus dire « je » ? Comment me regarderas-tu, toi que j'aime, lorsque je te prendrai pour un étranger ? A ces questions l’ Alzheimer répond par la perspective de la dépendance dans la démence, malmenant notre goût moderne de l'indépendance. Affectant le cerveau, organe symbole de l'humain, elle joue le rôle des Vanités d'autrefois, l'effondrement neuronal prenant la place du dessèchement des chairs.

Cette maladie a pris le nom du neuropsychiatre Aloïs Alzheimer (1864- 1915).

[…]                            

 Fait de nature pour l'objectivité du naturaliste, cette maladie regarde [donc]  notre culture. Elle est une maladie de civilisation, surlignant sa vision du monde et de l'homme. Dans une modernité exaltant les performances cognitives de l'individu, et l'interactivité virtualisée des technologies, elle en est comme le négatif. L'autonomie du moderne tient à sa réactivité et à une identité en réseau ? Le malade d'Alzheimer offrira la vulnérabilité de la « panne de l'unité centrale », l'altération du « logiciel neuronal.»

Pourtant, l'identité personnelle, se refusant aux pauvres métaphores informatiques, repose la question de l'humain. Qu'est-ce qui fait la permanence de soi lorsque la raison, la volonté, la mémoire sont gravement altérées ? Dans le temps, le « je » change, devenant parfois méconnaissable, n'étant plus que « la pierre ponce de soi-même » dirait Proust. Ce lien entre identité personnelle et mémoire, le malade d Alzheimer le sonde particulièrement, car s'il a des souvenirs, il n'a plus de mémoire. Ouvert à la durée pure, il est incapable d'être présent au présent de cette chronologie qui honnit les anachronismes (« mais, maman je suis ta fille, non ta sueur ! » ) et autorise le méticuleux « je me souviens » fier de ses datations (l'altération de la mémoire immédiate). Figure existentielle inquiétante, l'Alzheimer sert de repoussoir à ce que chacun ne voudrait pas devenir. « Surtout ne pas finir comme cela » entend-on ! Anticipation d'un devenir possible, la démence insiste. Qu'est-ce qui du moi demeure lorsque s'épuisent les capacités de mémoriser, de parler, d'argumenter qui font, ordinairement, qu'un homme est un homme ?  [...]

La reconnaissance de l'homme méconnaissable invite à ne pas confondre reconnaître et identifier. Identifier concerne quelque chose (des signes extérieurs objectifs : suivi logique d'une conversation, test de la mémoire) reconnaître se rapporte à quelqu'un (un Toi, pas un cas). L'identification, ne voyant plus en l'Alzheimer de traits humains, fédère autour de la peur de la démence et de la mort. Quant à elle, visée éthique fondamentale, sous l'agilité des capacités cognitives, la reconnaissance révèle ce sans quoi notre monde humain ne serait qu'une machine fonctionnelle mais idiote. La reconnaissance atteste d'une humanité commune par delà ce qui la fragilise. Là où la projection enferme le malade d'Alzheimer dans l'imaginaire de la ruine, et, par généralisation, oublie la personne malade, le travail de la reconnaissance rend attentif à la spécificité d'une histoire personnelle. [...] 

 La reconnaissance de la personne malade d'Alzheimer nécessite de se déprendre de cet imaginaire proliférant qui, par abus de généralisations (I'Alzheimer dont parlent les médias, ce peut être tout le monde parce que ce n'est personne), étouffe l'irréductible singularité du malade. Publiquement, l'Alzheimer est juste une image emblématique ; éthiquement, il exige qu'on lui substitue une image juste ».

Extraits d’un texte paru dans la Revue Etudes, Décembre 2009

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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commentaires

Flore LESBIENNE 07/12/2009 19:34


D'écrire, je ne me sens pas vieillir mais mourir.
C'est une belle mort, me direz-vous.
Mais, en fait, vaut-il mieux mourir ou vieillir ?
J'avais peur de vieillir et me voilà face à la mort.
Je vous l'accorde, ce n'est pas tout à fait l'objet de votre message, mais je suis tellement effrayée.